Alien : le making-ouf

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Alien, de Ridley Scott (1979)Avec Alien, le 8ème passager, Ridley Scott changeait notre vision de la SF à jamais. C’était en 1979. Son huis clos de cauchemar n’a pas pris une ride. Alien Day oblige, on revient sur cette production explosive. Attention, ça va faire mal.

Meryl Streep joue le lieutenant Ellen Ripley. Comment ça, n’importe quoi ? Pourtant, à un moment, il en a bel et bien été question. La genèse d’Alien est criblée d’une infinité d’accidents et autres curieuses (im)probabilités qui ont fini par forger le film de Ridley Scott tel que nous le connaissons.

Et si…

Et si le rôle de Ripley avait été tenu par un homme, comme c’était prévu ? Et si Scott avait empilé trois contorsionnistes dans le costume de l’alien plutôt qu’un Massaï de 2,10 mètres ? Et si Steven Spielberg avait réalisé le film ? Ou Walter Hill ? Ou Brian de Palma ? Ou Tobe « Massacre à la tronçonneuse » Hooper ?Et si La guerre des étoiles n’avait pas aiguisé l’appétit des studios pour la SF ? Et si le légendaire Dune d’Alejandro Jodorowsky s’était finalement tourné, emportant dans sa production démesurément épique la plupart des artistes et artisans d’Alien ?

Et bien il n’y aurait jamais eu cet article – ce qui n’est pas bien grave, on vous l’accorde. Mais surtout, nous n’aurions jamais connu ce monument de science-fiction que nous vénérons aujourd’hui comme un classique du cinéma, psalmodiant avec respect et gravité que, non, « dans l’espace, personne ne vous entend crier ». Amen.

De Memory à Alien

Alien, de Ridley Scott (1979)
Quatre chats identiques ont l’honneur d’incarner Jonesy. Manque de bol, Sigourney Weaver y est allergique.

1976. Dan O’Bannon ne sait plus à quels saints se vouer. A 30 ans, le scénariste américain est au bout du rouleau. Il vient de passer les derniers mois à Paris à cravacher sur l’adaptation de Dune. Lorsque le projet s’arrête, O’Bannon rentre à Los Angeles et trouve refuge sur le canapé de son ami scénariste Ronald Shusett. Il a le moral dans les chaussettes, et les finances itou. Le naufrage de Dune l’a tellement affecté qu’il dépense des fortunes à l’hôpital pour soigner ses maux d’estomac. Il doit se refaire. Et vite.

Il ressort d’un tiroir un vieux scénario intitulé Memory, dans lequel se trouvent déjà tous les éléments du début du Huitième passager tel que nous le connaissons aujourd’hui. Son pote Ronald repense alors à une autre idée de Dan : une histoire de bestioles à poils qui s’en prennent à l’équipage d’un bombardier pendant la Seconde Guerre mondiale. « Tu devrais conserver la structure du récit et mettre le tout dans un vaisseau spatial. », lui suggère Ron.

Des monstres dans l’espace ? Quelle idée délicieuse, se dit Dan, hanté depuis l’aventure Dune par les peintures cauchemardesques des créatures de H.R. Giger. Memory devient Starbeast. Une nuit, aux alentours de 3 heures du matin, Dan a une révélation : le film s’appellera Alien. C’est à la fois un nom et un adjectif. C’est simple, efficace, et personne ne l’a encore utilisé. Trois mois d’écriture, de nuits blanches et de montagnes de hot dogs plus loin, le scénario est prêt. Enfin.

La guerre des scénarios

Alien, de Ridley Scott (1979)
130 oeufs ont été créés pour tapisser le vaisseau alien.

Dan O’Bannon pense d’abord réaliser le film lui-même pour quelques 500 000 dollars, et le faire produire par quelqu’un de la trempe de Roger Corman, habitué aux budgets serrés. Mais Shusett insiste pour qu’ils aillent le présenter aux studios. Etonnamment, ils trouvent rapidement preneur chez Brandywine, compagnie formée par les réalisateurs Walter Hill et David Giler et le producteur Gordon Carroll.

O’Bannon se rappelle de l’enthousiasme de ce dernier. « Il nous a dit « sur les trois cents scénarios que nous avons lus jusqu’à présent, c’est le premier sur lequel nous soyons tous les trois d’accord » ». Si ce trio providentiel a bien senti le potentiel d’Alien, ils ne le comprennent pas pour autant. Pour preuve, les huit différentes versions du scénario qui suivront, et dont le plus grand apport sera la création du personnage d’Ash, le scientifique, et le dédain de Walter Hill qui lâche fièrement en pleine réunion de pré-production : « Ma plus grande contribution à ce projet est que je ne connais rien à la science-fiction et que je déteste ça. » Dan et Ronald ont les mandibules qui pendent aux niveaux des chevilles. Au secours.

Et ils ne sont pas au bout de leurs (mauvaises) surprises. L’équipe de Brandywine veut créditer Alien comme « un scénario de Walter Hill et David Giler, d’après une idée de Dan O’Bannon et Ronald Shusett ». Le sang d’O’Bannon ne fait qu’un tour. Il porte le différent devant la Guilde des Scénaristes ; il sera rétabli dans ses droits après plusieurs mois d’une bataille juridique acharnée. Alien est et restera « un scénario de Dan O’Bannon, d’après une histoire de Dan O’Bannon et Ronald Shusett. » Non mais !

Ridley Scott, l’indomptable

Alien, de Ridley Scott (1979)
Sur l’insistance de Ridley Scott, le budget d’Alien est doublé, passant de 4,2 à 8,4 millions de dollars.

Pendant ce temps-là, c’est assez ironiquement l’une des multiples versions du scénario revisité d’Alien qui convainc 20th Century Fox d’y allouer un budget de 4,2 millions de dollars, après que le studio l’a, une première fois, refusé en raison de son histoire « trop sanglante ».

Côté réalisation, Walter Hill jette rapidement l’éponge, conscient que les effets spéciaux ne sont pas sa tasse de thé. Comme Peter Yates (Bullitt), de nombreux réalisateurs déclinent la proposition, n’y voyant qu’une série B de SF avec une bestiole galactique qui étripe un chapelet de malheureux humains, le tout en huis clos. De Palma est occupé par Furie, Spielberg par 1941. Quant à Tobe Hooper, il fait comme s’il n’avait rien entendu.

Heureusement, Sandy Lieberson, un responsable de Fox, passe par le Festival de Cannes en 1977 et y repère Les duellistes, lauréat du prix de la meilleure première œuvre. Son réalisateur, Ridley Scott, se retrouve avec le scénario entre les mains. « J’ai été tout de suite attiré par Alien pour les mêmes raisons que j’avais été attiré par le roman de Joseph Conrad, Les duellistes, confit-il à Cinefantastique, en 1979. C’était simple, linéaire, d’une pureté absolue. Une idée, sans surplus. Le script était court, très spécifique et incroyablement violent. Je l’ai lu en moins de 45 minutes. »

Alien, de Ridley Scott (1979)
Jamais à court d’idées, Ridley Scott habille ses deux fils Jake et Luke, ainsi que le fils de son caméraman, en astronautes, afin de faire paraître le train d’atterrissage du vaisseau encore plus grand.

Vingt-six heures plus tard, Scott est à Hollywood, prêt à s’engager pour son premier film de studio. S’il a beau être au début de sa carrière de cinéaste, le pubard anglais de 40 ans au sens visuel aigu sait parfaitement ce qu’il veut… et ce qu’il ne veut pas. En l’occurrence, le scénario tragiquement revisité par Walter Hill et David Giler. Poubelle ! Scott revient au script de Dan O’Bannon.

Trois semaines plus tard, Scott, habile dessinateur, a déjà story-boardé l’intégralité d’Alien. Ce qui lui permet de convaincre Fox de doubler le budget initial. « Je voulais faire le Massacre à la tronçonneuse de l’espace, que ce soit vicieux et choquant. »

La créature de Giger

Alien, de Ridley Scott (1979)
A gauche, le Necronomicon IV. A droite, son créateur, HR Giger, et la créature.

Trouver le look de l’alien devient la priorité numéro 1 de Ridley Scott. Il sait que, sans monstre crédible, c’est tout son film qui s’écroule. « J’ai commencé par regarder des dessins de blobs, de pieuvres géantes, de dinosaures… Toutes étaient désastreuses. J’étais sur le point de jeter l’éponge quand O’Bannon et Shusett m’ont montré le livre d’un surréaliste suisse, H.R. Giger : le Necronomicon. Au bas de la page 65, je suis tombé sur ce démon à la tête phallique saillante. C’était la chose la plus effrayante que j’avais jamais vue. Pas de doute possible, c’était notre créature. »

Scott brave le profond dégoût des pontes de la Fox pour les peintures de Giger et parvient à l’imposer. Necronomicon IV, tableau peint en 1976, devient la base de sa créature. Scott rassemble ainsi une partie de l’équipe de Dune, confiant le design des costumes à Moebius, et les vues extérieures sur la planète et l’espace à Chris Foss. A Ron Cobb de se charger du look du vaisseau, le Nostromo.

La belle et la bête

Alien, de Ridley Scott (1979)
L’intégralité du décors de la salle de commande du Space Jockey coutera la bagatelle de 500 000 dollars. Le cachet de Sigourney Weaver, lui, ne sera que de 33 000 dollars.

Pour son casting, Scott insiste pour n’engager aucune star. Comme Meryl Streep – elle est le premier choix du studio, et refusera le rôle –, Sigourney Weaver n’est pas franchement emballé à l’idée d’une virée dans l’espace. La comédienne jusque-là surtout présente sur les planches new-yorkaises du off-Broadway traîne tellement les pieds pour aller à son rendez-vous avec Ridley Scott qu’elle se trompe d’hôtel, et arrivera finalement en nage avec 45 minutes de retard. Si Scott admire « sa force et son intelligence », le studio impose qu’elle fasse un bout d’essai. Ce sera à Londres, dans les vrais décors du film… pendant neuf jours entiers. Du jamais vu.

Un tournage en enfer

Alien, de Ridley Scott (1979)
Un temps, Ridley Scott pensait aborder des relations gays ou lesbiennes, en se basant sur la longue promiscuité des personnages.

Dès son coup d’envoi en juin 1978, le tournage est placé sous haute tension. L’équipe s’installe sur cinq des plus grands plateaux des studios Shepperton, juste à côté des répétitions du show laser des Who, auquel Scott fera d’ailleurs un emprunt lors de la scène de la découverte du nid d’aliens. Les nerfs de l’équipe sont mis à rude épreuve. Il fait une chaleur à crever. Sigourney Weaver se souvient que « tous les acteurs d’Alien étaient excellents, mais il y avait une atmosphère oppressante, chacun suivait son chemin et j’ai été très déçue par le manque de sécurité psychologique. En outre, le scénario n’était qu’une sorte de plan qui me laissait dans un état d’insécurité permanente et Ridley Scott était plutôt réservé avec les comédiens. »* Il faut dire que le réalisateur les a enfermé dans le décor labyrinthique de vaisseau spatial, en ne leur donnant quasiment aucune indications sur leurs personnages. Scott leur interdit de voir l’alien, comme il leur cache les détails de la fameuse scène « d’accouchement » de John Hurt qui les laissera tous en état de choc.

Alien, de Ridley Scott (1979)
Seul John Hurt était au courant de comment cette scène allait se dérouler. La panique du reste de l’équipe face à ses convulsions est absolument authentique.

« J’étais nerveux et contracté, reconnait Ridley Scott. J’avais la pression de mon premier film hollywoodien, et j’étais frustré car, pour la première fois de ma carrière, je n’avais pas le contrôle total de mon propre film. » Pendant les quatorze semaines de tournage, pas moins de neuf producteurs et représentants de la Fox défilent sur les plateaux. Bonjour la pression. Le studio ne comprend pas pourquoi Scott, qui sait l’importance primordial du visuel d’Alien, prend des heures à mettre en place ses lumières. Ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas d’enchainer quarante à cinquante prises par jour. Arrive le coup de sang. Excédé, le réalisateur se dresse brutalement le poing levé et défonce une partie du plafond du Nostromo.

Des échauffements et un enfermement total qui alimente l’ambiance claustrophobe qui émane d’Alien. Et contribue sans doute à son triomphe. Le film est l’un des dix premiers à franchir la barre des 100 millions de dollars de recette. Des spectateurs terrifiés quittent la salle. Ce qui amuse beaucoup Ridley Scott. « Pendant le tournage, j’avais toujours peur d’aller trop loin avec la violence, même si je savais que mon film était un électrochoc vicieux.  Mais je n’ai jamais voulu faire fuir les gens »

Alien, de Ridley Scott (1979)
Tricoter un costume d’alien aussi convainquant a un coût : 250 000 dollars.

*Extrait de la biographie, Sigourney Weaver, Portrait et itinéraire d’une femme accomplie, Editions de la Martinière, 1994.

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