Aquarius, vivre et survivre

Classé dans : Cinéma, Home, Le 140 | 3

popandupaquarius140

Si vous avez manqué le début : Clara, ancienne journaliste musicale, vit seule dans un vieil immeuble vide nommé Aquarius, sur le front de mer de Recife. Mais les jours qu’elle y coule ne sont pas si heureux que ça puisqu’une société immobilière, après avoir racheté tous les autres appartements de l’immeuble, tente de la faire partir par tous les moyens. Une situation qui fait remonter à la surface les souvenirs de la sexagénaire.


Dès ses premiers courts-métrages remarqués, Eletrodoméstica et Recife Frio, Kleber Mendonça Filho dressait le portrait de la ville qu’il connait si bien et dans laquelle il a grandi, Recife, capitale de la région du Pernambouc, dans le Nordeste du Brésil. Grâce au bouche-à-oreille, son premier long-métrage, Les Bruits de Recife, rencontrait le succès critique et public à l’international.
Aquarius, présenté en sélection officielle à Cannes cette année (et injustement reparti bredouille), s’avère encore plus ample, plus riche, plus approfondi. Il fait figurer le cinéaste brésilien parmi les plus grands.

Collision des genres

En suivant le parcours d’un personnage en guerre froide contre un spéculateur immobilier, Aquarius dresse un magnifique portrait de femme aux airs de David contre Goliath. Toutefois, le combat de Clara n’a rien d’une lutte passéiste du type « c’était mieux avant », mais fait de la mélancolie qui l’habite une nécessité actuelle, à l’opposé du mouvement irréversible d’un capitalisme outrancier.
Critique allégorique acerbe de la situation sociale, économique et politique du Brésil d’aujourd’hui, toujours plus rongé par la corruption et les inégalités sociales, Aquarius emprunte aussi la voie de la chronique familiale, tissant autour de Clara un réseau familial et amical. Ses enfants gravitent autour d’elle, bien sûr, mais aussi son neveu, qu’elle semble considérer comme une sorte d’héritier spirituel, ou Ladjane, sa domestique, avec laquelle elle entretient une relation affective forte. En se rendant à l’anniversaire de cette dernière, Clara remarque une sortie d’égout qui se déverse sur la plage, frontière à la fois discrète et symboliquement puissante entre les quartiers riches et les quartiers pauvres. C’est grâce à ces détails, où les genres entrent en collision, que le film, déjouant et dépassant toutes nos attentes, est passionnant.

Passé plus que présent

Méditation sur le temps qui passe, Aquarius adopte une structure complexe. Pour Kleber Mendonça Filho, le temps n’a rien de linéaire. Le passé ne disparait jamais vraiment et s’invite sans crier gare dans le présent, grâce aux souvenirs. À ce titre, le prologue du film, situé en 1980, est saisissant : alors qu’une fête est donnée pour l’anniversaire de tante Lucia, femme libre, déterminée et combattante dont l’ombre plane sur tout le film, celle-ci se laisse distraire par la vision d’une simple commode qui trône au milieu du salon. Le meuble agit alors comme une madeleine de Proust et convoque à son esprit le souvenir d’étreintes sexuelles vigoureuses.
Le rapport complexe qui lie passé et présent se fait par des passages secrets – comme autant de décrochage de la réalité – donnant au film toute sa profondeur, les réminiscences venant alors combler l’ellipse initiale d’une trentaine d’années. Cette construction temporelle s’appuie sur les fulgurances d’une mise en scène libre et audacieuse.

Belle et rebelle

C’est un peu une tarte à la crème que de dire qu’un film ne serait rien sans son acteur principal, mais il faut bien, de temps en temps, rendre à César ce qui appartient à César. Car oui, Aquarius ne serait pas grand-chose sans son actrice principale, Sônia Braga, qui fut dans les années 1970 l’icône de l’âge d’or du cinéma brésilien. Rôle-titre de Dona Flor et ses deux maris, de Jorge Amado, ou plus tard du Baiser de la femme-araignée, d’Héctor Babenco, elle rayonne.
Indéniablement belle, avec ses cheveux qui lui tombent au creux des reins et son visage magnifiquement ridé, cette femme dans la fleur de l’âge, respectée pour sa force de caractère, incarne les idéaux d’humanité de toute une génération. Elle n’est pas non plus parfaite : tantôt têtue, tantôt froide, tantôt dédaigneuse, il lui arrive aussi de malmener ceux qui l’aiment et ceux qu’elle aime. Sa force, elle la puise dans la tranquillité de son appartement où sont entreposés les souvenirs de toute une vie, au premier rang desquels son impressionnante collection de vinyles.
Le découpage en trois parties (« Les cheveux de Clara », « Le corps de Clara », « Le cancer de Clara ») poétise le corps de celle qui a survécu jeune à un cancer du sein et qui, aujourd’hui encore, revendique son droit au plaisir quand une autre forme de cancer la menace.

 

Aquarius est une preuve de plus, s’il en fallait encore, que le cinéma brésilien se porte bien, et ce quel que soit le genre qu’il explore, de la comédie sociale (Une seconde mère d’Anna Muylaert) à la réflexion politique (Casa Grande de Fellipe Barbosa) en passant par l’histoire d’amour (Au premier regard de Daniel Ribeiro) ou par le petit film d’auteur (Ventos de Agosto et Rodeo de Gabriel Mascaro).
Il est d’autant plus regrettable qu’en raison du happening politique des acteurs sur le tapis rouge cannois, dénonçant le coup d’Etat contre Dilma Roussef qui venait d’avoir lieu au Brésil, le nouveau gouvernement ait privé le film d’une course aux Oscars…


Top tw3ets

 


 

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Suivre Thomas Lapointe:

Bandit des grands chemins, monteur de meubles IKEA à ses heures perdues, ayant un penchant pour les dames d’un certain âge (Meryl, Susan, Maggie, Julianne, je vous aime). Le ciné, la photo et l’art, voilà les trois choses qui font tourner mon monde, sans lesquelles j’aurais quelques difficultés à me lever le matin. « Les meilleurs films sont comme des rêves qu’on n’est pas sûr d’avoir faits ». À bon entendeur.

3 Responses

  1. […] Mia Hansen-Løve, ici.Relire notre critique de The Revenant, ici.Relire notre critique de Aquarius, ici.Relire notre critique de Ma Loute, ici.Relire notre critique de Sing Street, […]

Laissez un commentaire