Cannes, chronique d’un sublime mensonge

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Ça fait quoi Cannes, la première fois ? Eloïse Trouvat est journaliste, cinéphile et amoureuse du cinéma de Jean-Luc Godard. Pour la première fois cette année, elle a pu voir ce que c’était que la Croisette pendant une certaine quinzaine de mai. Entre désillusions et réenchantement, elle nous raconte 48 heures dans le plus grand festival de cinéma au monde.

J’ai tenté de commencer ce texte une centaine de fois. Gagnée par une insatisfaction chronique, j’ai abusé de la touche SUPPR. J’avais des souvenirs télé en stock qui auraient pu servir de début labellisé 100 % nostalgie, Vaness chantant « Le Tourbillon de la vie » à Jeanne, mais ça faisait trop gamine de province qui rêvasse devant sa téloche dans les années 90.
Sinon, dans le genre moqueur, j’avais bien quelques échanges savoureux en stock chopés au hasard des attroupements cannois, style Catherine et Liliane sur La Croisette, mais cette entrée en matière faisait trop connasse parisienne qui ironise sur les groupies de + 50 ans qui ne connaissent rien à la filmographie de tous les acteurs qu’elles voient défiler pendant 12 jours.
Ou j’aurais pu tout simplement ouvrir les hostilités sur l’omniprésence réellement scandaleuse de la publicité sur La Croisette. Scandaleuse car polluant l’environnement de l’usine à rêve cannoise (oubliez Grace Kelly et Dieu Cary Grant sur une plage vierge de publicités dans La Main au Collet de Hitch en 1955, ce Cannes là n’existe pas ). Mais un tel début aurait été mal venu de la part d’une journaliste, chanceuse de découvrir l’envers du décor de son rêve de gamine avec les yeux d’une adulte invitée par une marque qui, elle, ne détériore pas la vue, fort heureusement.

 

 

Alors pour débuter ce texte déjà bien entamé, je te l’accorde, j’ai décidé très sobrement de plagier Godard, ni plus, ni moins. Lui, ce sacré fardeau à chérir. Lui, le coupable de mon électrochoc cannois. Mon redoutable réalisateur préféré a dit dans Histoire(s) du cinéma – et donc recyclé dans pas mal d’interviews, les génies étant bien souvent des escrocs – :

 

« Le cinéma n’a jamais fait partie de l’industrie du spectacle, mais de l’industrie des cosmétiques, de l’industrie des masques, succursale elle-même de l’industrie du mensonge ».

 

Tu remplaces le cinéma par Cannes et tu obtiens le mensonge le plus fantastique et abject qui soit :
– la montée des marches est ridiculement petite (une chaîne cryptée a soigneusement entretenu le mythe depuis des décennies).
– la Croisette n’a rien d’extraordinaire, exceptée une dizaine de palmiers et quelques cagoles.
– l’immobilier – Côte d’Azur oblige – a bien niqué le paysage avant que la publicité en période de festival ne prenne soigneusement le relais avec des banderoles XXL habillant aussi bien des balcons d’hôtel que ceux des appartements des particuliers.
Non, la seule star du décor c’est celle que JLG himself filmait dans Pierrot le Fou, « l’éternité, la mer allée, avec le soleil », la Méditerranée. Même si, pour le commun des mortels à Cannes, il faut faire la queue pour goûter au bonheur précieux de la grande bleue.

Ce rêve bleu

Trêve de discussion autour de ce rêve bleu. A Cannes, l’industrie des cosmétiques fait clairement le spectacle. N’étant pas au point sur les starlettes de moins de 25 ans, égéries pour marques qui le valent plus ou moins bien, j’étais quand même surprise de les voir défiler sur le tapis rouge, alpaguées par le commun des mortels, au même titre que Queen Cathy Deneuve et consorts… Et puis j’ai réalisé que moi-même j’ai eu la chance de grimper les marches de ce Panthéon, façon pièce rapportée telle Cendrillon.
Cannes était-il plus démocratique, égalitaire, généreux que ma petite personne ? Sans nul doute. Le temps de deux petites semaines printanières et caniculaires, Cannes s’agite, devient the place to be, là où bat le cœur de l’industrie du cinéma. On y signe des contrats, on y vend des glaces, on y profite des soirées, on y croise des vieilles connaissances, pas mal de beau monde quand on aime le cinéma d’antan (Jean-Pierre Léaud himself) et aussi beaucoup de personnes dont le seul mérite est de savoir se vendre et vendre au passage un parfum ou une rouge à lèvre.

 

 

Open space

Cannes, du point de vue de mes modestes 48 heures, ne trie pas. A première vue tout le monde peut s’y côtoyer, ou du moins c’est l’illusion donnée. Le fameux mensonge comme dit JLG de sa redoutable voix. Mais après mûre réflexion, tout le monde semble signer pour cette grande mascarade. Même moi et mon incroyable prétention à regarder tout ça de haut, alors que je suis une cagole doublée d’une Catherine et Liliane de compétition quand on me fout sur un tapis rouge ou à un mètre de Catherine Deneuve, ou que je confonds Lambert Wilson avec Christophe Lambert.
Dans le numéro spécial Cannes de So Film, j’ai appris que Cannes avait été crée par le ministre de la Culture Jean Zay – un chic type qui dort au vrai Panthéon, lui, pour le coup – pour faire compétition à la Mostra de Venise et empêcher Hitler et Mussolini d’utiliser le cinéma comme outil de propagande. Et évidemment Cannes a rempli sa mission haut la main, et le festival continue aujourd’hui encore ce noble boulot. Mais pour connaître cette sensation, ce poids du passé, des souvenirs, des missions, des scandales, des joies, il faut fuir la propagande actuelle (spectacle, cosmétiques et marques)  et s’enfermer dans une salle obscure. La seule. La vraie. L’unique.

Le vrai spectacle est sur l’écran

Quand la tête pensante de Pop Up’ m’a demandé un court ressenti de ma vie de festivalière privilégiée, dotée d’un cerveau tantôt d’hystérique groupie, tantôt de critique du système, je me suis dit banco pour se triturer le cerveau. Cette cervelle de gamine – pas complètement insensible aux strass, aux paillettes en général, et à Louis Garrel en particulier (même avec un postiche précisons-le) – a su se mettre en sourdine à un instant seulement, celui où le cinéma reprend ses droits. Où personne n’a joué les m’as-tu vu puisqu’on était tous dans le noir complet. Où personne n’a ouvert sa grande gueule pour crier le nom d’une star et hurler combien elle est formidable dans la dernière pub machin. Où aucun critique ou relou de cinéphile n’est venu étaler sa science.
Il était aux alentours de 23 heures quand Cannes a arrêté son cirque, dans la grande salle du Palais des Festivals. Et ce fut alors le cirque derrière mon sein gauche, le grand chamboulement émotionnel, la petite musique reconnaissable entre mille et puis la bande-annonce du 70ème anniversaire de l’événement. Le nom de Jean-Luc Godard venait de s’inscrire en doré sur une marche rouge dans l’animation de présentation de la projection et c’est tout ce qu’il fallut pour faire voler en éclat le mensonge.

Usine à émotions

Là, tu réalises enfin que tu as un droit d’entrée de quelques heures dans un Panthéon que tu aimes découvrir et réviser depuis que tu as eu l’âge de comprendre que le feu d’artifice dans La Main au Collet a une signification bien particulière, que la chanson que Vaness chante à Jeanne provient d’un sublime amour à trois et que le cinéma est une affaire de plan et de morale. Tu réalises que même si les Dieux ont quitté leur domaine avec vue sur l’Eternité depuis belle lurette, le laissant tantôt à des rejetons brillants aussi insupportables qu’eux, tantôt à des imposteurs, leurs fantômes veillent sur le Palais des Festival à jamais.

 

 
Ce soir là, en compétition j’ai eu la chance de voir un film que je n’aurais jamais été voir par moi-même (Vers la Lumière de Naomi Kawase), et c’est le propre des festivals de cinéma, je crois. Te dire : laisse-toi aller, donne moi ta main, assied-toi là ma petite et matte moi ça.
Cannes faisait enfin le boulot. T’enfermer, te couper du monde pour mieux t’y plonger. Une heure et demi plus tard, il y avait une salle entière qui applaudissait. Mon métier voudrait que je sache traduire en mots cette émotion, mais je n’en trouverais pas d’assez fidèle pour décrire la puissance de l’instant. Une équipe de film émue aux larmes, des sourires, des câlins et des applaudissements sans fin. Il n’y était plus question d’industrie ou d’usine à rêve, juste d’émotion.

Ici, Pialat avait levé le poing, la bande des anciens des Cahiers stoppé le Festival en plein mai 68, Ferreri et les siens avaient choqué comme jamais, Coppola père avait dû partager sa Palme, Tarantino avait répondu par un doigt d’honneur à une anonyme mécontente et Benigni avait eu ce geste inoubliable aux pieds de Marty Scorsese.
Ici il y avait eu tout ça, et il y aurait encore d’autres gestes cultes, d’autres scène d’amour et de désamour. Seule comptait cette salle obscure finalement. Elle est la seule vérité de Cannes.

 

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