Charlotte For Ever

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Hantée par ceux qui ne sont plus, et par le fantasme d’une époque révolue, Charlotte Gainsbourg assume son héritage, peut-être totalement, pour la première fois. Sur Rest, on croise Birkin, Gainsbourg, Barry, mais surtout Charlotte For ever.

Il y a presque trente ans, son père lui a écrit un premier album, un film, une chanson. De tout ça, elle a été l’héroïne, l’enfant chérie, l’adolescente idolâtrée. La Charlotte For Ever. Avec ces trois mots, Serge Gainsbourg a défini ce que sa fille procurerait à quiconque qui serait un peu trop sensible au charme des sans-voix, trop enclin à « l’art mineur », aux airs crus et poétiques : Charlotte For Ever, à jamais dans nos coeurs.

Depuis, mauvais et fainéants que nous sommes, nous usons et abusons de cette création pour titrer, qualifier, adouber l’oeuvre de Charlotte G. Certains s’agacent de cet adoubement dû à un sang quasi royal. Même les addicts de la demoiselle, et plus largement de sa famille, le concèdent, jamais ils ne pourront écouter, écrire, juger Charlotte G. en faisant abstraction de son patrimoine génétique. Les sentiments à son égard sont donc floués. Dans l’ADN de cette délicieuse enfant repose un génie de la chanson française associé au plus beau spécimen anglais des seventies.
Charlotte Gainsbourg est un slogan à elle toute seule. Le symbole, la survivante d’un temps que les années ont teinté de mythologie et de supériorité. Charlotte G. a dû avancer avec ce patrimoine encombrant – « cet héritage trop lourd » comme elle le qualifie – et nous, égoïstes, sommes heureux de la voir réapparaitre de temps en temps pour nous souvenir pourquoi nous aimons autant cette famille.

Serge, Jane, Kate et caetera

Aujourd’hui, plus que jamais, Charlotte Gainsbourg livre son poème, sa mélodie funèbre. Sans copier dieu le père, simplement en puisant dans cette éducation sentimentale supérieure à la moyenne, Charlotte apparait comme plus que jamais Gainsbourienne avec son dernier album, Rest. Avec lui, toute l’excellence du clan familial renaît, dépourvu de la patine vintage habituelle et de toute idéalisation. C’est une mise à nu, une prise de risque. C’est la « recherche d’un never », d’un entre-deux, entre elle ici et eux là-bas, les seventies et le reste de la vie. C’est elle qui les trimballe en elle. C’est lui, c’est eux tous qui squattent ces 11 titres valsant à merveille entre la langue originelle de Serge Gainsbourg, poétique, malicieuse et crue, et la langue maternelle de Jane Birkin, tendre et coquine. Et cette composition au charisme fragile, on ne la doit qu’à la progéniture prodige et son heureuse intuition à bien choisir ses compagnons de route.

 

 

Symphonie électronique

Après Air et Beck, la chanteuse en français dans le texte (pour « quasi » la première fois), s’est associée au producteur SebastiAn, échappé de l’écurie emblématique de l’électro made in France Ed Banger. Elle lui a confié son patrimoine génétique, il lui a offert son expertise électronique. Elle lui a conté ses désirs d’antan, ses envies de bande-originales fascinantes (comme seules les années 70 étaient capables d’en produire), ce qui a semble t-il tout de suite parlé à SebastiAn. Ensemble, ces deux-là ont entouré Charlotte de cascades de cordes, de cuivre, de cet au-delà réconfortant parce qu’illustre, nostalgique et moderne avant l’heure.
Ils ont enveloppé les douleurs et les doutes de Charlotte de ritournelles électroniques et baroques, noires et lumineuses, voire même de sons étonnamment calibrés pour le dance-floor (« Deadly Valentine »). Sur eux, Charlotte a déposé une voix qu’elle sait fluette, mais surtout ses textes, écrits pour la première fois avec des mots en français. L’anglais, pudique, sera réservé cette fois-ci aux refrains. Les deux langues s’enlacent plus que jamais, mieux que jamais, chantant sur « I’m a lie » le mensonge incommode d’une identité embarrassante sur une mélodie que n’aurait pas reniée François de Roubaix.

For Ever

Dans ces mémoires chantées, Charlotte Gainsbourg avoue cultiver son goût pour le malheur et affirme son désir de ne rien vouloir oublier. Rest, plus que ses autres albums, ne manque pas d’âme. Peuplé de fantômes (« Kate » et « Lying with you » en tête), il raconte avec un onirisme inquiétant la captivité consentie de Charlotte par les siens. « Je souhaite  que se prolonge/ Cette aura envoûtante » chante t-elle sur « Dans vos airs ».
L’album se boucle sur « Les Oxalys », une promenade funèbre au cimetière Montparnasse – où repose Serge Gainsbourg et Kate Barry  – le tout sur une mélodie enjouée et mystérieuse. On dirait Serge Gainsbourg nous contant les aventures de Bonnie & Clyde. Elle affabule sur une tombe, fantasme mystères et drames pour mieux sceller à jamais son cœur à ceux des siens. C’est d’une beauté inexplicable, inextricable. Ça s’écoute, se ressent. C’est belle et bien elle la « Princesse des ténèbres, archange maudit » que chantait son papa sur « Melody ».
Décidément, oui, Charlotte For Ever, à jamais dans nos coeurs.


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