Clash, huis clos et politique égyptienne

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Si vous avez manqué le début : Un an après la révolution égyptienne de 2011, c’est un membre des Frères Musulmans, Mohamed Morsi, qui prenait la tête du pays. En 2013, la population redescend dans la rue, tandis que l’armée destitue le nouveau président. C’est dans ce contexte particulièrement tendu que Clash met aux prises des partisans des deux camps, enfermés ensemble toute une journée dans un fourgon de police.


Il y a 4 ans, Mohamed Diab se faisait connaître du public international avec Les femmes du bus 678, film engagé contre le machisme de la société égyptienne qui mettait en scène le combat de trois femmes contre le harcèlement sexuel, quasi-quotidien, dans les bus du Caire.
Un sujet inspiré d’un fait réel, tout comme ce deuxième film, qui a fait l’ouverture de la section Un Certain Regard cette année à Cannes. Clash prend sa source dans la situation actuelle de l’Egypte. Par le biais d’un événement imaginaire, le réalisateur met en scène le profond clivage qui marque depuis plusieurs années la société égyptienne, divisée entre partisans des Frères Musulmans et partisans de l’armée. Et ce titre, Clash, de sonner comme une déclaration de principe.

Un miroir tendu à la société égyptienne

Métaphore de la situation politique égyptienne, dans ce fourgon – qui tente tant bien que mal de traverser la ville, sans trop savoir quelle sera sa destination – règne le chaos. Hommes et femmes de toutes générations, pro ou anti-Frères musulmans, croyants fondamentalistes ou modérés, engagés ou désabusés de la politique, classe moyenne ou SDF, journalistes suspectés d’être à la solde de l’Occident… Tous ont leur mot à dire.
Les convictions divergentes s’expriment non sans cri, non sans préjugé, non sans violence. L’incompréhension réciproque règne. À tel point que c’est la confusion générale qui l’emporte, façon pour le réalisateur de dénoncer l’irrationalité des conflits civils. Mais dans ce « radeau de la méduse » à quatre roues, tous les protagonistes de ce film choral se retrouvent pourtant embarqués dans la même galère. Condamnés à se parler, ils apprennent à se connaître. Sans pour autant disparaître, les antagonismes s’amoindrissent et la solidarité devient alors possible, notamment lorsqu’il est question de venir en aide à un vieillard fatigué ou d’offrir un peu d’intimité à une femme. Ces petits moments d’humanité laissent parfois même place à des instants d’humour, comme lorsque le sosie égyptien de Jacques Villeret dans La Soupe au choux, persuadé de son talent, se met à pousser la chansonnette…

Mise en scène étouffante

Mais la réussite de Clash tient à son parti pris de réalisation radical. Le film s’ouvre à l’intérieur du fourgon vide, et la caméra, comme prise au piège au même titre que les personnages, ne le quittera pas. Dans cet espace confiné, le plan large est impossible, la caméra à l’épaule se faufile entre les corps, sans jamais vraiment pouvoir reprendre son souffle. Le spectateur, coincé avec les détenus dans le fourgon pendant 1h40, commence lui aussi à étouffer.
Cette mise en scène, qui a nécessité plusieurs mois de répétition et de préparation dans une réplique en bois du fourgon construite pour l’occasion, participe de la tension grandissante de ce huis-clos permanent. Seules respirations, les fenêtres du fourgon laissent entrapercevoir une Egypte sous tension où les échauffourées sont monnaie courante. Ce conflit entre l’enfermement permanent à l’intérieur du fourgon et le spectaculaire des combats de rue exacerbe l’absurdité de la situation.

Par la justesse de son écriture et l’audace de sa réalisation, Mohamed Diab, cinéaste engagé qui a lui-même pris part à la révolution égyptienne en 2011, réussit le pari de mettre en lumière un des moments cruciaux de l’histoire contemporaine de son pays.


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Bandit des grands chemins, monteur de meubles IKEA à ses heures perdues, ayant un penchant pour les dames d’un certain âge (Meryl, Susan, Maggie, Julianne, je vous aime). Le ciné, la photo et l’art, voilà les trois choses qui font tourner mon monde, sans lesquelles j’aurais quelques difficultés à me lever le matin. « Les meilleurs films sont comme des rêves qu’on n’est pas sûr d’avoir faits ». À bon entendeur.

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