Pourquoi détester Ridley Scott ?

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Ridley Scott, Alien : Covenant
Le réalisateur Ridley Scott face à sa créature sur le tournage de Alien : Covenant (2017).

 

Les montagnes russes, Ridley Scott connaît bien. Conteur inspiré, technicien perfectionniste, tyran professionnel, on l’a encensé, méprisé, et célébré à nouveau. Mais est-il à la hauteur de sa légende ?

« Il n’y a aucune excuse à faire des images moches. »

Voilà qui est dit. Le cinéma de Ridley Scott est une quête sacrée de l’image qui touche souvent au sublime. On y voit des vaisseaux glisser en silence dans l’infinité galactique, des villes futuristes aux lignes de fuite qui se perdent dans les fumées opaques, des glaives maculés de sang qui tailladent les chairs des gladiateurs, les guerres contemporaines filmées comme des actes courageux, atroces et vains… Un sens de la composition plastique, du graphisme, comme les témoins de ses sept années passées à étudier le design en école d’art.

A 10 ans, Ridley Scott maniait déjà le crayon comme personne. Passé au cinéma sur le tard, à 39 ans, après quelques 2 000 publicités qui lui auront laissé le sentiment de ne pas être à sa place malgré les prix et les louanges du milieu, il dessinera systématiquement ses story-boards. Il a déjà chacun des plans en tête. Il n’y a plus qu’à les coucher sur papier.

Ridley Scott, Blade Runner
Ridley Scott et Harisson Ford sur le tournage de Blade Runner (1982). Où la légende d’un réalisateur tyrannique prend racine.

En préparant Alien, puis Blade Runner, il a déjà compris que la bande-dessinée de science-fiction – le génie de Moebius – avait une longueur d’avance sur le cinéma. Ce que note à raison Olivier Assayas dans Les cahiers du cinéma. « Ses deux premiers films sont la confrontation de l’illustration et du mouvement, des univers de différents graphistes et du sien propre. »

 

« Kubrick fait de la peinture, et moi, de la pub, c’est ça ? »

Bien sûr, le perfectionniste de plasticien de Ridley Scott agace. Il y revient, pour Le nouvel Observateur, au moment de la sortie du subjuguant Prometheus. « On m’a reproché de faire des films trop beaux. On ne me pardonne pas d’être issu de l’univers de la publicité, où on doit faire de belles images, utiliser des filtres… Curieusement, personne n’a jamais dit ça à Kubrick, notamment avec Barry Lyndon. Lui, il fait de la peinture, moi de la pub ? C’est ça ? »

Ridley Scott, Thelma & Louise
Tournage de Thelma & Louise (1991).
Geena Davis et Susan Sarandon s’embarquent dans une virée d’enfer, avec Ridley Scott sur leur capot.

Si opposer le fond et la forme est un débat poussiéreux, les dérives d’une forme qui prendrait le pas sur le fond deviennent rédhibitoires à une époque où l’omniprésence de l’image a habitué notre œil à une certaine idée de perfection visuelle. Quand Ridley Scott se fourvoie, c’est avant tout du côté de la narration que le bât blesse.

Après l’ascension des années 1980, des Duellistes à Thelma et Louise (qui lui vaut sa première nomination aux Oscars), c’est la dégringolade, la traversée du désert des années 1990. C’est 1492 : Christophe Colomb, ou les zones d’ombres du conquérant du nouveau monde, qui sera le plus sévèrement sanctionné par sept malheureux petits millions de dollars de recettes américaines pour un budget de 47 millions de dollars. Ca fait mal. Lame de fond (avec Jeff Bridges qui apprend la camaraderie en mer à une bande de têtes à claques) et A armes égales (avec Demi Moore qui montre à l’armée ricaine qu’elle en a dans le slip) sont aussi symptomatiques de scénarios laissés à la dérive. L’an 2000 et Gladiator feront heureusement pour Scott l’effet d’une seconde naissance au cinéma, et verra le début d’une fructueuse collaboration avec Russell Crowe.

Ridley Scott, Gladiator
Sur le tournage de Gladiator (2000), Ridley Scott (à gauche) en compagnie de Russell Crowe (à droite) et d’un gros chat.

 

« Je cherchais quelque chose de documentaire dans Alien »

Chez Ridley Scott, un film commence par une préparation d’acharné, une recherche quasi maniaque. Toujours. Ce qui se traduira par quatre ans et demi de travaux préparatoires pour Kingdom of Heaven, par exemple. Scott voulait éviter que son emballement pour l’imagerie des croisades ne presse la qualité du scénario. Il cherche du concret pour enraciner sa fiction dans une réalité documentée. Si elle est évidente dans La chute du faucon noir, cette inclinaison pour le réalisme l’accompagne depuis ses débuts, même lorsqu’il s’agit de science-fiction.
Ainsi, il explique aux Cahiers du cinéma qu’il cherchait « quelque chose de documentaire dans Alien. C’est pourquoi quasiment tout le film a été tourné caméra à l’épaule. L’image bouge toujours un peu ; même quand l’opérateur est immobile, il respire et ça donne cette texture particulière au film. Dans la scène de naissance du monstre qui sort du corps de John Hurt en particulier, je voulais qu’on ait le sentiment d’assister à une sorte de film médical et tout d’un coup, boum ! Dès lors, le réalisme était acquis et le récit était beaucoup plus inquiétant. »

Ridley Scott, Alien
Tournage d’Alien (1979). Ridley Scott (le barbu à chemise à carreaux) aux petits soins d’un John Hurt (allongé)… en fâcheuse posture.

Scott pense également son époque. Lorsqu’il sort Gladiator, il sait que James Cameron et son Titanic ont fait entrer Hollywood dans une nouvelle ère. Désormais, le spectateur est moins attaché aux films d’action. Il veut plus de spectacles, d’histoires grandioses avec des héros valeureux. D’où le triomphe programmé de Gladiator. Malin, Sir Ridley.

 

« Mon genre, c’est le bon cinéma. »

Recréer un univers disparu tient pour lui du défi. « Ce qui m’intéresse surtout dans le tournage d’un film, c’est de pouvoir créer un monde complètement nouveau, explique-t-il au magazine Film. Peu importe qu’il s’agisse d’un monde futuriste, comme dans Alien et Blade Runner ou de l’Antiquité, comme dans Gladiator. »

Ridley Scott, Kingdom of Heaven
Le siège de Jérusalem dans Kingdom of Heaven (2005). Quand Ridley Scott nous dévoile son goût pour les croisades.

Lui qui a connu des succès retentissants en tout début de parcours avec Alien et Blade Runner aurait parfaitement pu décider de faire carrière dans la science-fiction. Ca n’a pourtant jamais été son intention. Le fait qu’il ait tourné Alien et Blade Runner coup sur coup tient d’ailleurs du hasard. Scott ne voulait surtout pas redonner dans la SF après Alien, et commencera donc dans un premier temps par refuser de réaliser Blade Runner, que l’on considère pourtant comme l’un des piliers de son cinéma. « Pourquoi se cantonner à un genre ? Mon genre, c’est le bon cinéma. Le reste n’a aucune importance. » ajoute-t-il à l’adresse du Nouvel Observateur, comme une bravade. Naviguer d’un genre à l’autre et d’un univers vers le suivant semble son unique feuille de route.

 

Le fantôme de Kubrick ?

« Stanley Kubrick est passé de Barry Lyndon à 2001, des films qui n’ont rien à voir les uns avec les autres, même dans leur thématique. L’univers présenté était presque ce qu’il y avait de plus important. Ensuite, il le peuplait de personnages. J’ai commencé par faire ça. Maintenant, j’ai tendance à penser d’abord à mes histoires. » Bien sûr, Ridley Scott n’a jamais prétendu être Stanley Kubrick. La référence s’est imposée malgré lui au début de sa carrière alors que l’on découvrait Les duellistes peu de temps après Barry Lyndon.

Ridley Scott, Seul sur Mars
Le tournage de Seul sur Mars (2015), dans le désert de Jordanie.

Ridley Scott est assurément un auteur, poursuivi par des questionnements comme l’omniprésence de l’ennemi, marqué par des mondes de guerriers et des figures de femmes fortes.

Maîtrise de la caméra (qu’il tenait encore lui-même pour ses deux premiers films avant que des syndicats hollywoodiens ne lui tombent dessus), du storyboard… Son omniscience en a agacé plus d’un (il sera copieusement détesté par l’équipe de tournage de Blade Runner). Les années, l’expérience, l’ont adouci. Etre perçu comme un tyran ? Qu’importe. Pour lui, l’autodidacte qui fonctionne à l’instinct, un plateau de cinéma n’a jamais été un lieu de démocratie. Ridley Scott demeure un conteur magnifique qui a su mettre son application et son extrême savoir-faire technique au service d’épopées qui ont marqué l’histoire du cinéma.

Ridley Scott, Alien
Sur le tournage d’Alien (1979), l’équipe de tournage de Ridley Scott s’est souvent demandée ce qu’elle était venue faire dans cette galère. Sigourney Weaver la première.

 

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Collectionneur d’images qui aime l’amour et les zombies. GPS vivant. Regarde généralement où il met les pieds, même s'il a souvent la tête dans les nuages. Cinélover adorateur de merveilleux. Aime aussi ranger sa chambre, les feux d’artifice, Woodstock et grimper le Machu Picchu. Et pas nécessairement dans cet ordre.

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