Et si les Français avaient enfin compris comment faire des séries ?

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DIX POUR CENT
UPDATE : Il y a six mois, avec la fin des Revenants et d’Ainsi soient-ils, les succès des Témoins et du Bureau Des Légendes, et l’émergence de Dix pour cent et Au service de la France, on revenait sur dix ans de création originale tricolore.
Aujourd’hui, en parcourant les allées du Festival Séries Mania, on en a encore plus la preuve : oui, les français ont enfin compris comment faire des (bonnes) séries !

Les séries françaises d’hier

Longtemps frappée par la malédiction dite « du policier du jeudi soir » et larguée dans la course à l’imagination loin derrière les Américains, la fiction française a eu fort à faire pour se sortir des Julie Lescaut, Louis la Brocante et autres Joséphine, ange gardien.
Il aura véritablement fallu attendre le milieu des années 2000 pour que les chaînes se réveillent et prennent conscience qu’outre le matraquage de séries américaines à forte dose d’épisodes dans le désordre et de spin-offs en folie (Les Experts, NCIS, New York, police judiciaire…), il était aussi possible de résister à l’envahisseur. Ou juste d’écrire des histoires, nous aussi.

En 2005, les choses bougent. Les chaînes décident que le temps de cerveau disponible peut l’être avec de la qualité. France 2 dégaine sa comédie romantique pour trentenaires en mal de repères, Clara Sheller. Carte postale du Paris estival et intrigues autour de paumés sentimentaux ayant du mal à entrer dans l’âge adulte, ce Sex & the City acidulé et so frenchy signé Nicolas Mercier cartonne. Dommage que la chaîne n’ait pas capitalisé sur ce succès. Après trois ans d’attente et un casting renouvelé, la saison 2 de Clara Sheller passe quasi inaperçue.
Pour les polars, c’est du côté de Canal+ qu’il faut aller fouiner. En 2005 et 2006, elle met à l’antenne Engrenages et Mafiosa. L’une décrypte les rouages d’une procédure pénale à la française en suivant un procureur, un capitaine de police, un juge d’instruction et une avocate pénaliste au cœur du Palais de Justice de Paris ; l’autre met en scène les guerres intestines au sein de la mafia corse.
Engrenages est même la première série estampillée « Création originale », label désormais bien connu des abonnés de la chaîne cryptée. Vendue dans soixante-dix pays, diffusée sur la BBC, en Angleterre, et Netflix, aux Etats-Unis, nommée aux International Emmy Awards, c’est sans aucun doute grâce à elle que Canal+ peut aujourd’hui se targuer de laisser carte blanche aux auteurs.

Concurrence et succès oblige, le service public se dit que, lui aussi, il peut le faire. En 2007 et 2009, France 2 et France 3 lancent Fais pas ci, fais pas ça, une comédie familiale dont le succès ne se dément pas alors qu’elle va entamer sa huitième saison, et Un village français, une fresque historique qui retrace l’Occupation allemande et ses conséquences sur une petite bourgade jurassienne. Des cartons qui envoient un peu plus la politique fictionnelle française vers la création originale.

 

+hier

 

Mais s’il ne devait en rester qu’une, si une seule série portait le destin de toute la sériesphère hexagonale sur ses épaules, ce serait Les Revenants. Phénomène dans et en dehors de nos frontières, elle est celle qui a décomplexé scénaristes et chaînes télé. Œuvre avant tout d’ambiance, d’attente et de personnages, son succès (1,5 millions de téléspectateurs en moyenne sur la saison 1, diffusion en version originale sur une chaîne américaine, remake aux Etats-Unis, International Emmy Award de la meilleure série dramatique…) a permis la création de productions plus ambitieuses, moins grand public, et tout bonnement impressionnantes de maîtrise et de savoir faire.
Ainsi soient-ils, qui termine ce mois-ci sa carrière après trois saison sur Arte, n’aurait sans doute jamais pu exister il y a dix ans. Ou elle ce serait appelé Père et Maire sur TF1. Réussir à traiter de foi, de vocation, des conditions matérielles de l’Eglise d’aujourd’hui, le tout dans un format série, était un sacré pari. Relevé haut la main par l’équipe créatrice qui a réussi à parler de religion avec bienveillance, réalisme et tension.
Alors, même si certaines chaînes sont encore à la traîne (allô TF1, M6 ?), ces dix années d’évolution ont permis qu’une série soit sélectionnée en compétition à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes en 2014 : P’tit Quinquin. Quelque chose nous dit que l’on est sur la bonne voie.

Les séries références d’aujourd’hui

2015 est à marquer d’une pierre blanche dans la fiction française. Cette année a vu se multiplier les projets ambitieux, réussis et couronnés de succès. Le service public est vraiment entré dans la danse. La preuve par cinq.

1.dix pour centDix pour cent (France 2)

Qui n’a jamais voulu entrevoir les tractations qui régissent le monde du cinéma ? Dix pour cent, inspirée de la vie professionnelle de Dominique Besnehard, nous entraîne aux côtés de quatre agents d’acteurs dans les coulisses de ce monde impitoyable, où art et business, vie privée et vie publique ne font pas toujours bon ménage. Humour en or massif, répliques instantanément cultes, casting impeccable (Camille Cottin, Nicolas Maury, Liliane Rovère) et guests savoureuses (Cécile de France, Julie Gayet, Joeystarr), Dix pour cent, créée par Fanny Herrero et Cédric Klapisch, vaut bien plus que son titre.

Bilan : une saison 2 d’ores et déjà commandée, avant même la diffusion de la première.

2.les témoins

Les Témoins (France 2)

Polar à l’ambiance nordique, où le thriller psychologique flirte avec l’irréel, Les Témoins nous a été concocté par le duo Hervé Hadmar/Marc Herpoux (Pigalle, la nuit). En Normandie des tombes sont profanées et les corps disparus refont surface, soigneusement mis en scène, dans des maisons témoins où l’on retrouve également la photo d’un ancien policier émérite (Thierry Lhermitte). Sandra Winckler (Marie Dompnier), jeune lieutenant en charge de l’enquête, le sort de sa retraite forcée pour l’aider à tirer cette affaire au clair. Direction artistique léchée, générique entêtant, atmosphère glaçante et actrice convaincante, Les Témoins ne vous lâcheront pas de sitôt.

Bilan : 4,5 millions de téléspectateurs et 15% de part de marché en moyenne, un prix d’interprétation pour Marie Dompnier au Festival de Biarritz, diffusion dans une dizaine de pays dont le Royaume-Uni, l’Australie et l’Allemagne, et une saison 2 en cours d’écriture.

3.le bureau des légendes

Le Bureau des légendes (Canal+)

Les espions, Eric Rochant connaît bien (Les Patriotes, Möbius). C’est encore eux qu’il a décidé de croquer dans Le Bureau des légendes, pour Canal+. Mais pas de tête brulée version Jason Bourne ici. Rochant s’intéresse plutôt aux « clandestins » agissant sous couverture pour le compte de la DGSE. Des agents de l’ombre opérant « sous légendes », parfois pendant des années. Malotru (Mathieu Kassovitz) rentre de six ans de mission en Syrie et, malgré toutes les consignes de sécurité, n’abandonne pas l’identité sous laquelle il vivait à Damas. Ce qui risque de mettre en péril tout le système, et les autres agents dormants. Ambitieuse et donnant la part belle à l’écriture, la série d’Eric Rochant écrit doucement sa légende.

Bilan : prix d’interprétation masculine pour Mathieu Kassovitz au Festival Séries Mania, une saison 2 commandée.

4.Disparue

Disparue (France 2)

Lorgnant du côté de Broadchurch et des conséquences d’un drame sur une communauté, Disparue est le carton du printemps 2015 de France 2. La mini-série étudie les conséquences de la disparition d’une adolescente le soir de la fête de la musique sur sa cellule familiale, son cercle amical et l’équipe d’enquêteurs en charge de l’affaire. Malgré une narration et une réalisation somme toute assez classiques, Disparue tire son épingle du jeu en allant chercher du côté du drame intimiste, bien aidé par l’interprétation poignante d’Alix Poisson.

Bilan : première des audiences chaque soir de sa diffusion, 5 millions de téléspectateurs et 20% de part de marché en moyenne et un prix d’interprétation féminine au Festival Séries Mania pour Alix Poisson.

5.chefs

Chefs (France 2)

Créée par Arnaud Malherbe et Marion Festraëts, Chefs suit une brigade de cuisiniers comme on a déjà vu la télévision suivre des médecins ou des policiers : en s’attardant sur la manière dont leurs démons influent sur leur métier. Le chef (Clovis Cornillac), patron taciturne d’un grand restaurant parisien, donne tous les ans sa chance à un délinquant en probation. Romain (Hugo Becker), tout juste sorti de prison, se retrouve parachuté dans sa cuisine, sans conviction. Entre Dr House et Ratatouille, Chefs a pourtant des accents de thriller où la cuisine n’est pas qu’un objet de décor mais un personnage à part entière. Une série à laisser infuser avant d’en apprécier le nectar.

Bilan : 4 millions de téléspectateurs et 15% de parts de marché, un prix du meilleur espoir masculin pour Hugo Becker et un prix du public au Festival de Luchon, et une saison 2 dans les tuyaux.

Les séries attendues demain

Et demain, restera-t-on sur cette bonne lancée ? Les chaînes qui investissent depuis une dizaine d’années dans la création originale continuent à développer des programmes ambitieux et innovants. Le téléspectateur, exigeant, est à la recherche de plus en plus de qualité et d’exclusivité, quitte à payer un abonnement pour cela.
Ce n’est donc pas un hasard de voir que Netflix proposera en 2016 la première production 100% française de son catalogue. Marseille mettra en scène la guerre politique entre l’indéboulonnable maire de la cité phocéenne et son ambitieux protégé, le tout arbitré par la mafia locale. La série, vendue comme un House Of Cards tricolore, a l’énorme avantage d’avoir réussi à faire de Gérard Depardieu sa tête d’affiche.

Si la chose est désormais entendue aux Etats-Unis ou même en Angleterre, la frontière entre grand et petit écran n’est plus aussi infranchissable pour les professionnels français, conscients qu’ils y trouvent désormais autant de qualité, d’ambition et de liberté de ton qu’au cinéma. Si ce n’est plus.
Il n’est guère étonnant de voir les passerelles entre les deux médias se multiplier. Quand Martin Scorsese produit pour HBO Vinyl, série trash sur les coulisses de l’industrie musicale de la fin des seventies, Cédric Klapisch pilote, pour France 2, Dix pour cent, comédie sur les dessous des négociations des agents d’acteurs. Tout ce que vous avez toujours voulu voir sur le grand écran se retrouve finalement sur le petit.

 

+demain

 

Outre Marseille, on gardera un œil sur trois autres futures séries. Deux d’entre elles sont signées Arte et la dernière Canal+. Les chaînes qui ont lancé la révolution de la création originale sont donc celles qui la font toujours perdurer.
Au service de la France, comédie d’espionnage potache, écrite par le scénariste d’OSS 117, devrait faire rire dès la fin octobre, sur Arte, en démontrant que le nerf de la guerre n’est pas tant de fraterniser avec l’ennemi que de dénouer les fils de l’administration française.
Trepalium nous plongera, début 2016, toujours sur Arte, dans un futur ultra-capitaliste où 80% de la population est au chômage, parquée dans une zone de non-droit où l’eau est une denrée rare, tandis que les 20% d’actifs vivent dans une forteresse luxueuse. Thriller d’anticipation, réflexion éthique et philosophique, porté par un casting quatre étoiles (Pierre Deladonchamps, Charles Berling, Aurélien Recoing, Ronit Elkabetz, Lubna Azabal, Olivier Rabourdin), et ayant comme références Les Fils de l’homme et Bienvenue à Gattaca, Trepalium ne manque pas d’arguments pour titiller notre curiosité.
Enfin, Versailles est le blockbuster de cette fin d’année côté série. Avec un budget colossal de 27 millions d’euros pour 10 épisodes, environ le double de ce que coûte habituellement une série française, Versailles vise l’international. Ses showrunners sont anglais, son Louis XIV parlera la langue de Shakespeare mais son tournage a pu entrer dans la cour de Versailles, le château de Vaux-le-Vicompte et le parc de Sceaux. +1 pour le réalisme. Cette première saison démarrera en 1667, au moment où Louis XIV décide de faire construire Versailles et s’apprête à devenir le roi des rois, celui que l’on appellera le Roi Soleil.

Trois preuves, s’il en fallait encore, que la fiction française va bien, et même très bien, merci pour elle.

 

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Se dit souvent que la vie c'est comme une boîte de chocolat. A comme tonton Bill Murray, comme BFF Rachel McAdams et Seth Cohen, comme grands frères les Black Keys, comme sista Angela Chase, comme cousin chelou Thom Yorke, comme mamie gâteau Maggie Smith, comme famille les Braverman, comme prof de guitare Nick Drake, comme grand-père castor raconte nouuus une histoire Steven Spielberg... Oui dans mes rêves, oui. Clear eyes, full hearts, can't lose ! Comme le dit si bien le Coach Taylor.

3 Responses

  1. […] une langueur automnale Les Revenants nous quittent, après avoir marqué à jamais la fiction française. Seuls les esprits chagrins ne retiendront que la chute vertigineuse des audiences, les autres […]

  2. […] Et si les Français avaient enfin compris comment faire des séries ? On se pose la question, ici. […]

  3. […] Relire notre dossier sur la fiction made in France ici. […]

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