Happy Valley, polar intimiste et féministe

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Si vous avez manqué le début : Catherine Cawood, la cinquantaine, est sergent dans la police du Yorkshire, au nord de l’Angleterre. Elle vit avec sa sœur Clare et son petit-fils de 10 ans, Ryan, enfant né du viol de sa fille qui s’est suicidée six mois après l’accouchement. Tandis que la première saison d’Happy Valley mettait aux prises la policière et l’agresseur sexuel de sa fille, Tommy Lee Royce, celui-ci, désormais en prison, tente d’entrer en contact avec son fils depuis sa cellule. Parallèlement, tout le commissariat s’active à la poursuite d’un tueur en série aux méthodes particulièrement barbares s’attaquant aux prostituées.


Après Broadchurch, The Fall ou plus récemment No Offence, Happy Valley est une preuve supplémentaire, s’il en fallait encore, que le Royaume-Uni est la terre promise de la série policière féminine (et féministe), où des femmes flics courageuses luttent contre le crime qui gangrène des territoires en perdition.

Déjà aux manettes de deux autres succès de la télévision britannique, Sally Wainwright, la créatrice d’Happy Valley, a fait le choix de situer ses personnages dans le Yorkshire, région du nord de l’Angleterre où elle-même réside, et dont elle dévoile sans compromission la beauté brute. L’action se déroule près d’Halifax, dans une petite vallée rongée par la misère sociale, le chômage et le trafic de drogues. Une contrée qui n’a donc rien de joyeux contrairement à ce que pourrait laisser croire le titre de la série.

C’est toujours dans ce contexte que s’ouvre la deuxième saison. Nous sommes dix-huit mois après l’arrestation de Tommy Lee Royce, et, tandis que le sergent Catherine Cawood découvre le corps décomposé et sauvagement mutilé de la mère du psychopathe, trois histoires parallèles se mettent en place, dont on sent qu’elles vont finir par se recouper. Dans ce territoire sans perspective, Sally Wainwright continue de creuser avec beaucoup de subtilité la nature complexe et conflictuelle de ses personnages, à grands coups de dialogues percutants et de scènes bouleversantes. Elle n’en oublie pas pour autant le rire, présent notamment dans les scènes du quotidien au commissariat.

Portrait de femme

Happy Valley, c’est aussi et avant tout le portrait magnifique d’une femme ordinaire, rongée par une colère intérieure et en prise avec un traumatisme familial qu’elle a du mal à surmonter. Car Catherine Cawood n’a rien du stéréotype du personnage « parfait », aussi bien physiquement que moralement, véhiculé par le cinéma et la télévision. Si elle tente de faire le bien du mieux qu’elle peut, cette grand-mère de cinquante ans, engoncée dans son uniforme avec ses quelques kilos que d’aucuns jugeraient « en trop », n’en est pas moins un personnage particulièrement complexe. Elle a ses défauts, ses contradictions, ses sautes d’humeur, ses décisions impulsives et ses mauvais choix. Catherine n’existerait pas sans le talent d’actrice de Sarah Lancashire, prompte à donner vie à cette femme au fort tempérament. C’est quand sa carapace se fissure, laissant entrevoir quelques failles, qu’ont lieu les scènes les plus bouleversantes.

Mais Catherine ne serait rien sans le soutien de sa sœur Clare (attachante Siobhan Finnera), ex-alcoolique et ex-héroïnomane, qui tient la maison en son absence, et avec laquelle tous les soirs, à la manière d’un rituel, elle débriefe leur journée respective autour d’une tasse de thé ou d’une cigarette. Celle-ci apporte à Catherine le réconfort et l’apaisement nécessaire, faisant de leur relation un des piliers de la série. À l’opposé de tous les clichés habituels de jalousie vache entre femmes, Sally Wainwright s’emploie à mettre en scène un certain sens de l’amitié et de l’entraide au féminin. Comme lorsque Catherine prend sous son aile les jeunes recrues de la police, les poussant à s’affirmer, à ne pas se laisser marcher sur les pieds, ni à baisser les bras.

Des seconds rôles de premier plan

Plus encore que dans la première saison, la série brille ici par ses personnages secondaires, au premier rang desquels ceux interprétés par Kevin Doyle et Shirley Henderson.

Le premier incarne un inspecteur de la Criminelle pris au piège d’une histoire de chantage qu’exerce sur lui la maîtresse dont il essaye de se défaire. Kevin Doyle (habitué des écrans britanniques, mais connu chez nous principalement pour son rôle de valet de pied dans Downton Abbey) est impressionnant lorsqu’il donne vie, par ses tressaillements névrotiques, à cet homme rongé par l’anxiété et le remord. On se prend d’abord d’empathie pour lui, au vu de la situation dont il se trouve prisonnier, avant de voir toutes nos certitudes à son égard chamboulées quand on découvre ce dont il est capable.

Le seconde interprète l’amoureuse éperdue de Tommy Lee Royce, qui la berce d’illusions pour mieux se servir d’elle. Prête à tout pour l’aider à entrer en contact avec son fils, elle endosse une fausse identité et se fait embaucher dans l’école de Ryan où, lors de leçons de lecture particulières, elle tente d’instiller le trouble dans l’esprit du jeune garçon en évoquant son père. Shirley Henderson (qui en son temps fut la Mimi Geignarde d’Harry Potter) est ici tout à la fois fascinante et dérangeante quand, derrière l’apparente bienveillance qu’elle affiche envers le jeune Ryan, elle tente de lui faire croire les idées les plus inacceptables pour nous spectateurs.

Après Scott & Bailey (qui suit le parcours de deux femmes détectives) et Last Tango in Halifax (inspiré par l’histoire de sa propre mère qui, à 60 ans, retrouve son amour de jeunesse), Happy Valley impose définitivement Sally Wainwright comme une des grandes figures de la série britannique.


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Bandit des grands chemins, monteur de meubles IKEA à ses heures perdues, ayant un penchant pour les dames d’un certain âge (Meryl, Susan, Maggie, Julianne, je vous aime). Le ciné, la photo et l’art, voilà les trois choses qui font tourner mon monde, sans lesquelles j’aurais quelques difficultés à me lever le matin. « Les meilleurs films sont comme des rêves qu’on n’est pas sûr d’avoir faits ». À bon entendeur.

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