Il était une fois l’histoire, par Steven Spielberg

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SpielbergIntroPopUpLes dents de la mer et La liste de Schindler. E.T. et Il faut sauver le soldat Ryan… Des mondes imaginaires contre des pages sombres des livres d’histoire. Steven Spielberg a longtemps hésité à passer de l’un à l’autre. C’est devenu sa marque de fabrique. On s’est penché sur son rapport à l’histoire à l’heure où il plonge dans la guerre froide avec Le pont des espions.

Steven Spielberg est une buse. Il le confesse lui-même. Maths, biologie, tout ce qui touche aux sciences lui passe au-dessus du cigare. L’histoire, en revanche, a toujours piqué sa curiosité. Il grandit entouré d’orateurs qui en ont de «belles» à lui raconter. Son père est opérateur radio à bord d’un bombardier B52 au moment de la guerre en Birmanie. Ses grands-parents, eux, lui parlent de leurs proches disparus en Pologne pendant ce qu’ils appellent les «grands meurtres».

«Les cinéastes sont véritablement le reflet de leur éducation, de leurs familles. Tout ce que je suis aujourd’hui se trouve dans ce que j’étais hier», confiera-t-il un jour au magazine Ciné Live. En attendant, Steven apprend à compter avec les chiffres tatoués sur l’avant-bras de sa grand-mère et écoute patiemment ces histoires qu’on lui répète sans fin.

Trente-sept ans pour filmer la Seconde Guerre mondiale

Avec la Kodak 8 mm de son père, il tourne un film de guerre de quarante minutes, sans son, ni musique, avec des copains déguisés en tenues militaires. Ce sera Escape to Nowhere, ou l’histoire d’une troupe de soldats pris en embuscade durant la Seconde Guerre mondiale, quelque part dans l’est africain. Il a 14 ans. Son désir de raconter une histoire se déroulant durant la Seconde Guerre mondiale naît à ce moment-là. Trente-sept ans plus tard, il tournera Il faut sauver le soldat Ryan.

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Whoopi Goldberg dans La couleur pourpre (1985).

La reconnaissance de ses pairs

La couleur pourpre est le film charnière de la carrière de Spielberg, celui qu’il considère comme son premier film sérieux, duquel découlera L’Empire du soleil et La liste de Schindler. Immédiatement reconnu par Hollywood, Spielberg est libellé champion toute catégorie du cinéma d’entertainment. Au pays du divertissement-souverain, ses univers, ses visions, ses créatures émerveillent. Que demander de plus ? Être reconnu par ses pairs en tant que vrai cinéaste, et plus seulement comme un amuseur des foules.

Alors, lorsqu’il s’apprête à adapter La couleur pourpre, ce ne sont pas tant les grincements de dents des critiques, scandalisés à l’idée qu’un homme juif et blanc adapte un roman sur les populations noires (et écrit par une femme noire, de surcroît), qui le choque, que le scepticisme clairement affiché de l’industrie à son égard. Comment le réalisateur des Dents de la mer, de E.T. et des Indiana Jones pourrait-il retranscrire l’impact émotionnel de ce combat de femmes du début de siècle ?

Pourtant, Spielberg fait honneur au prix Pulitzer d’Alice Walker en portant les conflits psychologiques et physiques grâce à une mise en scène inventive. Bien sûr, c’est le souffle de liberté, et l’humain résistant à l’oppression et à l’asservissement, qui séduit Spielberg dans cette page d’histoire des populations noires qu’il revisitera plus tard, dans Amistad et Lincoln.

Steven Spielberg et le jeune Christian Bale sur le tournage de L’Empire du Soleil (1987).

L’Empire du soleil : la guerre à hauteur d’enfant

Avec L’Empire du soleil, Spielberg traite, pour la première fois, de la Seconde Guerre mondiale sur un registre dramatique. La thématique ne lui est certes pas étrangère. Après tout, il a choisi de placer les aventures d’Indiana Jones dans l’entre-deux guerres, face à la folie de domination nazie, et de faire de 1941 une parodie en roues libres sur le traumatisme post-Pearl Harbor et la peur américaine de voir pleuvoir des bombes japonaises sur Los Angeles.

Si Spielberg ne se pensait pas capable de pouvoir réaliser La couleur pourpre lui-même, le même doute va s’immiscer en lui au moment de tourner L’Empire du soleil.

Il pense alors en confier les commandes à David Lean, dont il vénère le cinéma (Le pont de la rivière Kwaï, Lawrence d’Arabie…), tout en restant producteur du projet, mais cède finalement à l’insistance de son mentor de le voir réaliser le film lui-même. D’autant que Spielberg craint que les rapports houleux que Lean a souvent entretenus avec ses producteurs ne viennent entacher leur amitié.

Au final, Spielberg déjoue une nouvelle fois les attentes de son public habituel en suivant l’itinéraire d’un jeune garçon anglais (impressionnant Christian Bale dans l’un de ses premiers rôles au ciné) arraché à ses parents au moment où les Japonais prennent Shanghaï, poussant les Chinois et les Britanniques à l’exode.

Spielberg y renoue avec son thème de prédilection : l’enfance. C’est donc bien la guerre du point de vue de l’enfant et non pas le conflit en lui-même que Spielberg recherche. Il ne se sent pas encore prêt pour ça.

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Steven Spielberg avec Tom Hanks (à gauche) et le reste de son équipe (à droite) sur le tournage de Il faut sauver le soldat Ryan (1998).

Il faut sauver le soldat Ryan : un film pour son père

Il faudra attendre 1998 et Il faut sauver le soldat Ryan pour qu’il affronte l’horreur du front, qu’il regarde les hommes tomber dans le sang et la boue. Cette fresque monumentale, il la fera pour son père, après l’avoir entendu toute sa vie reprocher aux films de guerre de son époque de se gargariser d’explosions pour exciter les spectateurs et les inciter à s’enrôler dans l’armée. Bien loin de cette propagande, la démarche de Spielberg est, comme toujours, sincère. Lui, tient à rester le plus fidèle possible à la vérité historique sans détourner le regard.

La liste de Schindler : un film pour son fils

Mais c’est La liste de Schindler, cinq ans plus tôt, qui sera son plus grand combat. S’il avait acheté les droits d’adaptation du livre de Thomas Keneally dès sa parution, en 1982, il craint de ne pas être assez mûr pour le tourner. Pendant douze ans, le projet reste donc en développement. Douze ans pendant lesquels survient un changement majeur dans la vie de Spielberg : il devient père à son tour. Max, son premier fils, naît pendant le tournage de La couleur pourpre. Six autres suivront. Spielberg commence à s’interroger sur l’héritage ciné de ses enfants, estimant de sa responsabilité de laisser derrière lui des films autres que des divertissements purs.

La liste de Schindler le replonge dans les histoires que lui contaient ses grands-parents et dans ses années de lycée où il se faisait frapper et traiter de «sale juif». «La liste de Schindler est venu de ma propre expérience de l’antisémitisme.» A 46 ans, Spielberg est enfin prêt à traiter de l’Holocauste au travers de l’histoire d’Oskar Schindler, industriel allemand membre du parti nazi qui sauva près de mille cent juifs promis aux camps de la mort. Spielberg fait des choix courageux, à décrire minutieusement les exécutions sommaires ou encore en se risquant à suggérer l’homme derrière le bourreau SS du commandant Goeth, le tout dans un film de trois heures, en noir et blanc, loin des diktats hollywoodiens.

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A gauche, Steven Spielberg et Liam Neeson sur le tournage de La liste de Schindler (1993). A droite, le réalisateur et Morgan Freeman sur le plateau de Amistad (1997).

Remise en cause de l’éducation américaine

La sortie du film est accompagnée d’une pluie d’Oscars – sept en tout, dont celui du meilleur réalisateur que Spielberg attendait tant. Mais le film va plus loin. «C’était la première fois qu’un de mes films avait une telle résonance politique à travers le monde. La liste de Schindler a suscité une prise de conscience, poussant le système éducatif américain à intégrer le débat sur l’Holocauste.» Au sortir de la projection, le président Clinton demandera à ce que le film soit projeté dans les écoles.

Spielberg, lui, reverse l’intégralité des bénéfices du film à des associations (comme il le fera aussi pour Amistad), et crée, pour soixante millions de dollars, la Shoah Fondation, qui recueillera plus de 51 000 témoignages de survivants des camps.

Dès lors, Spielberg ne craint plus de faire le grand écart entre divertissements et pages d’histoire. Amistad, Munich, Lincoln, et même La guerre des mondes (son film fantastique tourné en réaction aux attentats du 11 Septembre) sont autant d’interrogations sur la barbarie du monde d’un homme terrifié par la violence. «Mes films ne sont pas des cours d’histoire, se défend-il. Je ne veux surtout pas me poser en cinéaste politologue, je cherche seulement à raconter des histoires qui semblent importantes et, de temps en temps, à en filmer une qui permette de s’évader, de fantasmer.»

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Collectionneur d’images qui aime l’amour et les zombies. GPS vivant. Regarde généralement où il met les pieds, même s'il a souvent la tête dans les nuages. Cinélover adorateur de merveilleux. Aime aussi ranger sa chambre, les feux d’artifice, Woodstock et grimper le Machu Picchu. Et pas nécessairement dans cet ordre.

4 Responses

  1. […] En pleine guerre froide, un avocat de Brooklyn se retrouve à défendre un espion soviétique avant d’être incité par la CIA à négocier la libération d’un pilote américain. Une histoire « inspirée de faits réels », comme on dit, et dont Steven Spielberg a jalonné sa carrière. […]

  2. […] son Super 8 était une déclaration d’amour au cinéma de Steven Spielberg, il émane du Réveil de la Force l’immense respect de Abrams pour l’univers imaginé par […]

  3. […] grand prix du meilleur film se jouera donc entre Mad Max : Fury Road, The revenant, Seul sur Mars, Le pont des espions, The Big Short, Room, Spotlight, et […]

  4. […] Park, Hook, L’empire du soleil… Tous les thèmes composés par le grand John Williams pour les films de Steven Spielberg font l’objet d’un concert-hommage au Grand Rex. Ils y sont rejoués par les 80 musiciens du […]

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