Bon Iver, harmonie numérique

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popandupboniver

 

Après cinq ans d’absence et un burn-out qui entraîna son chanteur aux portes de la folie, Bon Iver revient avec 22, A Million, un album qui malmène son auditoire, décontenance les admirateurs de sa délicatesse et dynamite les frontières de la folk à coups de glitch.
Il fallait définitivement que l’on s’adresse à Justin Vernon, pour prendre de ses nouvelles, mais surtout pour lui parler de la place de sa musique dans nos vies.

J’imagine que tu le sais mais il y a des albums, Justin, qui nous marquent, qui nous suivent, donnant à leurs auteurs une influence particulière sur nos vies. La musique de Bon Iver a cet effet sur moi depuis que, au début de ma vie de jeune adulte, j’ai découvert For Emma, Forever Ago. Enregistré en totale autarcie dans la froideur hivernal du Wisconsin alors que tu étais brisé par une rupture amoureuse, l’album se révèle être une véritable thérapie pour toi et un choc naturaliste pour moi. Dépouillée de tout effet mais somptueusement arrangée, il ne restait que la musique, brute et bouleversante, dont les émotions à vif vous attrapaient le coeur pour ne plus le lâcher.
Aucun artifice n’entravait la reconquête douce-amère et par la folk de ton coeur brisé. For Emma, Forever Ago c’est le vent qui passe à travers les rondins de ta cabane en bois sur « Flume » ; c’est le feu qui crépite dans l’âtre sur « Lump Sum » ; c’est le frottement de tes vêtements à la fin de « re : stacks ». C’était l’impression qu’un coeur lourd pouvait tutoyer les anges.
Ta musique rappelait Iron & Wine, Bonnie Prince Billy ou Sufjan Stevens, mais la vulnérabilité qui s’en dégageait était tout bonnement inédite. J’avais lu quelque part à l’époque (bravo pour l’absence de source) que « c’était là le son d’un homme laissé seul avec ses souvenirs et sa guitare. » Mais ta mélancolie viscérale devenait universelle.
Je ne pense pas qu’il faille avoir souffert des mêmes douleurs que toi, ou même souffert tout court, pour être touché par ta musique. Au lieu de nous contaminer par son spleen, elle nous procurait une chaleur réconfortante. J’avais toujours eu conscience des vertus curatives de la musique, mais je crois que je me rendais compte pour la première fois qu’un album s’intégrait dans ma vie au point d’en devenir la bande-originale. Rétrospectivement, il y en avait eu d’autres avant et il y en aurait d’autres après, mais For Emma, Forever Ago marquait cette prise de conscience.

What might have been lost…

Dans la foulée de ce premier album sortait l’EP Blood Bank. Si l’on imaginait For Emma… comme l’album à écouter au chaud dans une cabane cernée par la neige, Blood Bank est celui que l’on met en route quand on peut enfin en sortir, à la fonte des glaces. Une suite logique.
La douleur définitivement évacuée, deux années plus tard, c’est Bon Iver, Bon Iver qui sort. Un titre doublement éponyme comme pour faire passer le groupe au-dessus de toi-même. Tu en restes la tête pensante, mais d’un album bien moins personnel.
Ta voix, limpide, gracieuse, est toujours là, mais l’acoustique du premier album a fait place à plus de richesse et de complexité dans les arrangements. Les cordes sont frémissantes, les cuivres exaltants ; avec « Calgary », tu glisses même vers une pop atmosphérique aux sonorités eighties. Le groupe évolue, suivant son époque et tes états d’âme de songwriter alors décomplexé.
Mais tes démons te rattrapent, Justin. Dépassé par le succès de Bon Iver, tu dissous le groupe et préfère jouer le guest dans l’ombre de Kanye West ou James Blake. Tu relances aussi Volcano Choir, un side project intéressant et bien moins exposé. La dépression finit par avoir le dernier mot et il te faudra cinq ans pour sortir de cette crise existentielle. Une fois de plus, c’est Bon Iver qui te sauve. Tu trouves le salut dans la musique et renais de tes cendres avec 22, A Million, un troisième album numérique, expérimental, déstabilisant.

So many foreign worlds…

Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre ton 22, A Million et The Age of Adz, de Sufjan Stevens. La trajectoire des deux albums est étonnamment similaire. Princes de la folk à frissons passés pas loin de la folie, c’est avec un disque de déconstruction sonore que vous êtes revenus aux affaires. L’un comme l’autre, vous avez préféré faire partiellement disparaitre votre voix sous des effets électroniques, et votre image derrière des masques ou des collages.
Avec cet opus, tu balayes tout ton héritage passé en inventant un nouveau mode d’expression, musical d’abord, et linguistique ensuite, avec ces titres énigmatiques composés de chiffres et de symboles (« 22 (OVER S∞∞N) »« 21 M♢♢N WATER »« 715 – CRΣΣKS »).
Te deviner seulement, camouflé derrière un mur de sons et un vocoder sans âme, je me suis un peu senti trahie, je te l’avoue. Mais au bout de plusieurs écoutes, je me suis rendue compte que tu arrivais à transcender le chaos de la dépression par l’expérimentation. Si elle était acoustique sur For Emma…, symphonique sur Bon Iver, Bon Iver, elle est électronique sur 22, A Million, mais n’en reste pas moins délicate.
De tes doutes et de ta mélancolie vertigineuse est née une musique radicale, une envolée tortueuse d’où émerge l’harmonie, pour peu que l’on accepte que ta folk est désormais futuriste.
Une nouvelle étape dans la soundtrack de ta vie. Et de la mienne.


 

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Se dit souvent que la vie c'est comme une boîte de chocolat. A comme tonton Bill Murray, comme BFF Rachel McAdams et Seth Cohen, comme grands frères les Black Keys, comme sista Angela Chase, comme cousin chelou Thom Yorke, comme mamie gâteau Maggie Smith, comme famille les Braverman, comme prof de guitare Nick Drake, comme grand-père castor raconte nouuus une histoire Steven Spielberg... Oui dans mes rêves, oui. Clear eyes, full hearts, can't lose ! Comme le dit si bien le Coach Taylor.

3 Responses

  1. Mutel Aurélie

    Chère Marine, j’attendais ton avis avec impatiente. Je crois comprendre que sous la tendresse évidente que tu portes à Bon Iver , tu es toi aussi perplexe et cela me rassure. Difficile de ne pas être bousculé par cet opus dérangeant. J’espère avoir le courage comme toi de relancer la machine plusieurs fois pour me laisser embarquer. Car si j’ai compris sa recherche pour le moment je ne peux décemment pas écouter cet album avec le même plaisir que les autres. Peace, Love and Folk. PSK

    • Marine Bienvenot

      Ma très chère Lili des bois,

      Effectivement, j’ai moins d’empathie pour Justin quand il est caché derrière des murailles de bruits électroniques. On est des meufs acoustiques, on se refait pas. Et pourtant certains morceaux sont assez bouleversants, la voix de Justin (sans le caca vocoder) me file la chair de poule. Mais en cas d’extrême urgence je retournerai tout de même me lover dans For Emma…

  2. […] Relire notre critique de l’album ici.  […]

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