Poissons et lumières – Le making-of du Monde de Nemo

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Le monde de Nemo, d'Andrew Stanton et Lee Unkrich (2003).Tandis que Le monde de Dory prend le large, on revient sur l’aventure originelle, celle du Monde de Némo. En 2003, nous avions rencontré ses deux réalisateurs, Andrew Stanton et Lee Unkrich, au festival du film américain de Deauville où ils présentaient la quatrième merveille des Studios Pixar.

Jamais un si petit poisson aura fait tant de vagues ! A peine avait-il plongé dans les salles américaines que Le monde de Nemo emportait dans son sillage (façon raz-de-marée, s’entend) le record du plus grand succès commercial jamais obtenu pour un film d’animation. Et tandis que cette nouvelle production Pixar détrônait Le roi lion, la page de la suprématie de l’empire Disney semble tournée.

Les courants d’inspiration d’Andrew Stanton

« Si toutes les créations Pixar ont marché jusqu’ici, c’est certainement parce qu’on ne s’est jamais préoccupé de savoir si elles allaient plaire au public. Tout ce que l’on se demandait, c’est si nous nous avions de les voir. » La bonhomie accueillante, Andrew Stanton est le bienheureux réalisateur du poisson prodige.

Présent depuis les premières heures de l’incroyable épopée Pixar – à l’écriture de chaque nouveau film et bras droit de John Lasseter à la réalisation de 1001 pattesStanton entretient depuis l’enfance une passion pour le monde sous-marin. « Dans les années 1970, les documentaires de Jacques Cousteau étaient l’unique introduction que nous avions au monde aquatique. J’étais déjà totalement fasciné par cet univers. »

De gauche à droite : John Lasseter (producteur), Graham Walters (producteur), Andrew Stanton (réalisateur) et Lee Unkirch (co-réalisteur), la team leader du Monde de Nemo.
De gauche à droite : John Lasseter (producteur), Graham Walters (producteur), Andrew Stanton (réalisateur) et Lee Unkirch (co-réalisteur), la team leader du Monde de Nemo.

En 1992, alors que toute la matière grise de l’entreprise est réquisitionnée au service de ce qui devait devenir Toy Story, une visite au Marine World va avancer davantage sa réflexion. « Je me suis toujours souvenu du dentiste chez lequel j’allais quand j’étais enfant. Dans son cabinet, il y avait un aquarium. Je trouvais que c’était un lieu de vie vraiment étrange pour des poissons exotiques. Voir des gens se faire triturer les dents et écouter de la musique d’ascenseur toute la journée, ce n’était pas vraiment ce que l’on pouvait rêver de mieux ! » Le petit Nemo était né.

Némo : un Bambi aquatique

Armé d’une conviction bien trempée, Stanton présente enfin son projet à John Lasseter, grand manitou parmi les pontes de Pixar. « J’ai beaucoup pensé à Bambi en raison de la façon dont ses créateurs avaient fait bouger les animaux. Ils avaient utilisé une base très proche de ce que l’on trouve dans la nature pour en tirer le maximum d’expressivité et d’attrait. Nous voulions que nos personnages fonctionnent de la même façon. Nous avons en quelque sorte pensé à un Bambi sous l’eau… » Après une heure de palabres, et le périple d’un père poisson lancé à la rescousse de son fils Nemo dûment exposé, Lasseter rend finalement un verdict sans appel. « ‘Il m’a dit ‘tu m’avais convaincu dès que j’ai entendu le mot poisson’. J’étais soufflé ! » se rappelle Andrew Stanton.

Le monde de Nemo, d'Andrew Stanton et Lee Unkrich (2003).

De visites des plus grands aquariums de Californie en repérages à Hawaï et dans la baie de Sydney, et après des heures de visionnages des films estampillés National Geographic, l’équipe de tournage va jusqu’à suivre une douzaine de conférences tenues par un professeur d’Ecologie de l’université de Californie. « Nous avons même fait installer un aquarium dans nos locaux afin que les animateurs puissent se rendre compte à loisir comment les chirurgiens bleu, les grammas royaux ou encore des poisson-clowns évoluaient dans l’eau. »

Quand le studio voit large

Si les petits génies de Pixar avaient déjà insufflé la vie à une batterie de jouets, des insectes mercenaires et des monstres miniatures, animer de la friture constituait un défi bien plus imposant encore. Mise en branle dès janvier 2000, la production du Monde de Nemo va attirer jusqu’à cent quatre-vingts personnes dans ses filets. Et ils ne seront pas de trop pour faire frétiller les centaines de milliers d’êtres marins présents dans le film, Pixar allant jusqu’à créer un département spécial « personnages » pour l’occasion.

Etudes des mouvements de Dory et dessin de Gill.
Etudes des mouvements de Dory et dessin de Gill.

« Nous avions envie de les rendre visuellement sympas parce qu’au naturel certains poissons peuvent paraître assez gluants, visqueux ou trop écailleux… », poursuit Stanton. « Nous avons donc cherché à les rendre lumineux pour finir par déterminer trois types de poissons : les ‘caoutchouteux’, comme Marin et Nemo, plus denses et chaleureux, les ‘veloutés’, comme Dory, à la texture plus douce, et les ‘métalliques’ pour les personnages normaux comme ceux de l’école des poissons. »

Chez Pixar, on préfère styliser les êtres humains plutôt que de les rendre trop réalistes afin d'éviter de sortir de l'imaginaire.
Chez Pixar, on préfère styliser les êtres humains plutôt que de les rendre trop réalistes afin d’éviter de sortir de l’imaginaire. La preuve avec la terreur Darla.

Crevette fée du logis, baleine gigantesque, requins qui font copains-copains avec les poissons, raie maître d’école… La myriade de personnages proposés s’étend au-delà de l’océan, jusqu’à la surface et la rencontre même avec les hommes. « Les humains sont très difficiles à créer par ordinateur. » explique le co-réalisateur Lee Unkrich. « Final Fantasy est vraiment ce qu’il y a de plus aboutit dans ce domaine. Mais comme nous passons nos journées à voir des visages humains, on remarque instantanément si le moindre reflet n’est pas bon. Nous préférons opter pour la stylisation de ces personnages car, si nous parvenions à créer des humains parfaits, cela nous ferait complètement sortir de l’imaginaire et du cadre du film d’animation. »

Histoire d’eau (et de méduses aussi)

Mais les difficultés ne vont pas s’arrêter aux seuls personnages. « Le monde de Nemo est définitivement le film le plus complexe que Pixar ait jamais réalisé en termes de lumières et d’éclairages. Maîtriser l’eau n’était pas évident non plus. Pour la séquence où Marin et Dory traversent un banc de méduses, par exemple, il aura fallu six mois de travail. » ajoute Stanton. « On a carrément fait une fête à la fin de son élaboration. J’avais une idée très précise de l’aspect que je voulais lui donner. Les méduses sont magnifiques parce qu’elles sont à demi transparentes, luminescentes. Et nous en voulions des centaines et des centaines, d’où la complexité. »

L'imprudence de Dory avec les minis "squishy". La coolitude incarnée par la tortue Crush et son rejeton Squirt.
L’imprudence de Dory avec les minis « squishy ». La coolitude incarnée par la tortue Crush et son rejeton Squirt.

« D’ordinaire on en aurait animé deux ou trois pour les dupliquer et donner l’impression qu’elles étaient des centaines, précise Lee Unkrich, mais ça ne peut fonctionner que si la caméra reste fixe. Ici la caméra est en permanence en mouvement. En plus, on voulait qu’elles se rentrent dedans, ce qui nous a obligé à les créer à la main une à une. » Une scène d’une fluidité prodigieuse à côté de laquelle un balais de tortue portée par un courant marin rivalise avec brio. « Problème : comment matérialiser un courant alors qu’il est invisible par nature ? Ca nous aura pris un temps fou pour parvenir à ressortir avec quelque chose qui paraisse naturel. »

L’avenir de Pixar

Devant la magnificence et la fluidité du résultat, on ne redoute que davantage une (très) hypothétique perte de l’esprit brillant, juvénile et malicieux de Pixar. Mais les deux réalisateurs sont unanimes. « On s’est inquiété de ça après Toy Story, et ça ne s’est pas produit. On s’en est à nouveau soucié après 1001 pattes, et ça ne s’est pas produit, etc…. Aujourd’hui, nous sommes environ 700 personnes chez Pixar. Ce que je crois, c’est que si nous ne devions rester que 300, nous perdrions très certainement un peu de la magie qui fait tout l’esprit Pixar. Ce qui est génial, c’est justement que cet esprit est resté le même que celui que nous avions lorsque nous n’étions qu’une trentaine, toujours aussi irrévérencieux et enthousiaste »

Peinture à l'eau (ok, je sors).
Peinture à l’eau (ok, je sors).

Oui d’accord, mais les idées dans tout ça ? Il arrivera bien un moment où les souvenirs d’enfance ne suffiront plus à nourrir les scénarios, non ? « On est encore loin d’être à sec, rassurez-vous ! Il y a encore beaucoup de films que nous avons envie de faire. De mon côté, je réfléchis plutôt dans l’autre sens, à savoir ‘est-ce que je vais avoir assez de temps pour créer tous les films que j’ai en tête s’il faut quatre ans pour en faire un ?' » Une chose semble en tous cas acquise pour ce qui est du Monde de Nemo : pour un coup dans l’eau, c’est assurément un coup de maître.

"A moi ?"
« A moi ? »
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