C’est un rapprochement inédit, aussi inattendu qu’évident, qu’opère la galerie Les Douches jusqu’au 26 novembre. Une fantastique passion confronte les regards si particuliers sur le monde de deux femmes photographes américaines qu’a priori tout oppose : Berenice Abbott et Vivian Maier.


La première, qui a débuté comme assistante de Man Ray à Paris, avant de se prendre de passion pour l’authenticité de la photographie d’Eugène Atget, dont elle fut la voisine, l’admiratrice, la disciple, l’héritière, s’est évertué tout au long de sa carrière à chercher les financements nécessaires pour mener à bien ses projets et faire connaître son travail. Là où la seconde, gouvernante d’enfants de métier, a photographié toute sa vie en solitaire, dans l’anonymat le plus total, ne montrant ses photographies à personne, ne les voyant parfois pas elle-même, par manque de moyens financiers pour faire développer ses pellicules.
Pourtant, un enthousiasme commun les lie l’une à l’autre : cette envie folle, libre et démesurée de capter le réel, d’enregistrer l’instant présent, l’une en photographiant les rues de New York, son architecture, ses lignes de fuite, l’intensité de l’ombre et de la lumière qui frappe les bâtiments, l’autre en observant avec une acuité pleine de malice et parfois d’ironie les passants des rues de New York et de Chicago : hommes d’affaires pressés, enfants survoltés, vieilles bourgeoises endimanchées, sans-abris laissés pour compte.

Lorsque Berenice Abbott retourne à New York en 1929, alors que le pays connait un marasme économique sans précédent, elle découvre une ville en pleine mutation architecturale. Elle entreprend alors un important projet photographique, Changing New York, dans lequel elle entend documenter le bouleversement urbain que vit la métropole américaine – loin de la tendance pictorialiste alors en vogue dans la photographie et dont Alfred Stieglitz s’est fait le maître. Avec efficacité et sans nostalgie, elle photographie les grandes artères, les immeubles, les gratte-ciels, les ponts, les devantures de magasins. Des images dans lesquelles le passé vient bousculer le présent, à l’image de ces minuscules boutiques d’huîtres au bord de l’East River, sous l’immensité métallique du Manhattan Bridge.
« Le rythme de la ville n’est ni celui de l’éternité ni celui du temps qui passe, mais de l’instant qui disparaît. C’est ce qui confère à son enregistrement une valeur documentaire autant qu’artistique », dira-t-elle. Afin de mener à bien ce projet, Abbott frappe aux portes de bon nombre d’institutions, qui toutes lui refusent leur aide, avant qu’en 1935, le Federal Art Project ne s’y intéresse finalement. Une exposition aura lieu en 1937 au Musée de la ville de New York, et un livre sera publié en 1939.

Quant au cas Vivian Maier, c’est l’histoire d’une découverte que tout le monde connait désormais mais qu’il est toujours bon de rappeler, tant celle-ci paraît impossible. C’est en 2007 que John Maalouf fait par hasard l’acquisition, pour quelques centaines de dollars, d’une importante collection de négatifs et de pellicules non développées d’une anonyme qui n’avait plus les moyens de les stocker. Étonné par la perspicacité du regard qu’il découvre dans ces images, il entreprend des recherches et rachète plusieurs ensembles de négatifs, pellicules et tirages ayant appartenu à celle dont il découvre finalement le nom sur un ticket de laboratoire oublié.
Avec patience et rigueur, il développe, scanne et inventorie l’œuvre de celle qui travailla toute sa vie comme nounou, et dont il s’évertue depuis à faire reconnaître le travail à grands coups d’expositions, d’ouvrages et de film, tout en tentant de lui redonner une place de choix parmi ses contemporains déjà reconnus. Mais flottera toujours autour de cette personnalité intrigante un parfum de mystère irrésolu tant le paradoxe entre la production faramineuse (quelque 120 000 négatifs), trahissant une passion débordante pour la photographie, et l’absolue discrétion sur sa pratique paraît aberrant.

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  • Expo : Berenice Abbott - Vivian Maier. Une fantastique passion
  • A la Galerie Les Douches (Paris 11e) Jusqu'au 26 novembre 2016
  • Copyrights : © Vivian Maier/Maloof Collection, Courtesy Les Douches la Galerie, Paris & Howard Greenberg Gallery, New York & © Berenice Abbott/Commerce Graphics, Courtesy Les Douches la Galerie, Paris & Howard Greenberg Gallery, New York
  • Texte : Thomas Lapointe
  • Website : www.lesdoucheslagalerie.com

Laissez un commentaire