Après l’imposante rétrospective que lui avait consacrée le Centre Pompidou en 2014, c’est au tour de la fondation Henri Cartier-Bresson de dédier une exposition au photographe qui lui a donné son nom. Elle s’intéresse, à travers une sélection de tirages d’époque et de documents d’archives, à la genèse de son livre devenu mythique, Images à la sauvette.


C’est l’histoire d’un livre qui a bouleversé l’histoire de la photographie. Paru en octobre 1952, Images à la sauvette est né à l’initiative d’un des plus grands éditeurs de livres d’art de l’époque, Tériade (qui avait notamment travaillé avec Matisse, Miró, Léger et Giacometti). La couverture du livre, faite de papiers découpés, est, elle, l’œuvre de Matisse, alors à l’apogée de sa carrière et que le photographe a rencontré au cours des années 40.

Composé de 126 photographies en noir et blanc réalisées dès 1932, date à laquelle Cartier-Bresson acquiert son premier Leica, « devenu le prolongement de mon œil et ne me quitte plus », comme il le dit dans le texte d’introduction du livre, Images à la sauvette est un des premiers livres de photographie pensé comme un livre d’artiste. Cartier-Bresson le considère comme l’aboutissement de vingt ans de travail. Deux décennies où il a parcouru le monde et rapporté nombre d’images publiées dans la presse française et internationale. Un travail consacré en 1947 dans une exposition personnelle au MOMA. La même année, il fonde avec Robert Capa, David Seymour, William Vandivert et George Rodger l’agence Magnum.

Flagrant délit

Dans les rues de Paris ou de New York, en Espagne ou au Mexique, le photographe porte d’abord un regard intime et personnel sur le monde qui l’entoure, extrayant de la banalité du quotidien un brin de poésie. Mais lorsqu’il part ensuite pour un voyage de trois années à travers l’Asie, l’Inde (où il est le dernier à photographier Gandhi de son vivant) et la Chine (où il assiste aux dernières années du nationalisme chinois), le voilà converti au photo-journalisme, optant pour un style plus documentaire et préférant le reportage à l’image isolée.
C’est aussi au cours de ses vingt années de travail qu’il forge cette esthétique qualifiée un peu contre son gré de « moment décisif » : « Je marchais toute la journée l’esprit tendu, cherchant dans les rues à prendre sur le vif des photos comme des flagrants délits. J’avais surtout le désir de saisir dans une seule image l’essentiel d’une scène qui surgissait ».

L’expression « Images à la sauvette » étant difficilement traduisible en anglais, les éditeurs américains choisissent pour titre « The Decisive Moment », extrait d’une citation du Cardinal de Retz placée en exergue de l’ouvrage : « Il n’y a rien dans le monde qui n’ait son moment décisif ». Une expression qui fait école pour toute une génération de photographes et qui colle dès lors à la peau de Cartier-Bresson. Agnès Sire, la directrice de la fondation préfère y voir un « art de l’accident poétique, savoir le voir et le saisir pour éviter “l’instant perdu” à tout jamais ».

Chaque image devient icône

Un homme sautant par-dessus une flaque d’eau derrière la gare Saint-Lazare, une famille ouvrière saucissonnant sur les bords de Marne, des gamins dans les rues d’un village espagnol, une sieste dans un parc de Boston, des femmes voilées devant l’immensité du ciel au Pakistan, des prostituées sortant la tête des fenêtres de leurs baraques au Mexique, une foule de chinois se bousculant devant une banque pour y acheter de l’or, ou encore cette perturbante photographie d’un interrogatoire public d’une informatrice de la Gestapo à Dessau… chaque image de l’ouvrage est aujourd’hui devenue une icône.

Dès sa parution, Images à la sauvette est considéré comme un ouvrage novateur. Jean Cocteau parle de « chef d’œuvre », Robert Capa de « bible pour les photographes ». En faisant le pari des photographies pour seul récit, le livre au format inhabituellement grand et à la maquette d’une extrême simplicité, laisse toute la place à la force des images en pleine ou en double page. Force augmentée par l’impressionnante qualité de l’impression par héliogravure réalisée par les frères Draeger, des maître en la matière. L’ouvrage connait alors un succès phénoménal dans le monde des arts et, aujourd’hui encore, nombreux sont les photographes qui s’en réclament.

« Les magazines finissent par faire des cornets à frites. Les livres demeurent. »

 

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  • Expo : Henri Cartier-Bresson - Images à la sauvette
  • A la Fondation Henri Cartier-Bresson (Paris 14e) Jusqu'au 23 avril 2017
  • Copyrights : © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos
  • Texte : Thomas Lapointe
  • Website : www.henricartierbresson.org

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