On pourrait penser que tout a déjà été dit sur l’œuvre de Raymond Depardon. Pourtant, la fondation Henri Cartier-Bresson propose, avec son exposition Traverser, de franchir une étape supplémentaire dans la compréhension du travail de celui qui figure d’ores et déjà au Panthéon des photographes français contemporains.
Traverser la production photographique de Depardon, c’est ce que fait le spectateur dans cette exposition conçue autour de quatre thématiques et d’une centaine de tirages. Mais traverser les pays, les époques et les mouvements du monde, c’est aussi ce à quoi s’est attelé le photographe pendant six décennies.

Conçue comme un point d’étape nécessaire dans 60 ans d’images, une soixantaine de livres publiés et autant de films réalisés, cette exposition fait fi de toute chronologie pour mieux révéler les obsessions qui ont depuis toujours traversé l’œuvre de Raymond Depardon. Comme autant de fils conducteurs, la directrice de la fondation et commissaire de l’exposition tire de sa production photographique les thèmes de la terre natale, du voyage, de la douleur, ou bien encore celui de l’enfermement.

Du terrain familial au terrain de guerre

Né en 1942, le jeune homme se met très tôt à la photographie lorsqu’à 12 ans, son frère lui offre un appareil 6×6. C’est donc tout naturellement qu’il réalise ses premières images dans la ferme parentale, aujourd’hui devenue aussi célèbre que lui, la ferme du Garet, près de Villefranche-sur-Saône. C’est là aussi qu’il commence à travailler en tant qu’apprenti dans la boutique d’un photographe, tout en prenant des cours de photographie par correspondance. Ces photographies, simples et touchantes, révèlent le lien intime qui l’unit à ce lieu pivot de son œuvre, qu’il quitte à la fin de l’adolescence pour monter à la capitale, avant de partir réaliser ses premiers reportages à travers le monde. Il y reviendra toujours, pour photographier, filmer, écrire, allant jusqu’à lui consacrer un ouvrage (La Ferme du Garet, Actes Sud, 1995).

À Paris, Depardon se fait un temps paparazzi avant de partir pour ses premiers voyages à travers le monde, qui le mèneront de la chaleur du désert mauritanien aux hauts plateaux boliviens en passant par New York, Glasgow, ou le Vietnam. Au cœur des conflits qui émaillent la planète (le Tchad en 1970 puis en 1998, le Vietnam en 1972 puis en 1992, le Liban et l’Afghanistan en 1978, l’Angola en 1994, le Rwanda en 1999), il se fait le témoin des violences et de la souffrance du chaos contemporain. Parallèlement, lorsqu’il revient en Europe, il réalise des images glaçantes des oubliés des asiles psychiatriques d’Italie, des détenus de la prison de Clairvaux, des prévenus devant le tribunal de Bobigny…

L’écriture autant que la photographie

S’éloignant du traditionnel « instant décisif » cher à Cartier-Bresson, les images de Raymond Depardon sont « banales, sans éloquence » pour reprendre les mots de la directrice de la Fondation et commissaire de l’exposition, Agnès Sire. Mais dans leur quiétude et leur sobriété, elles se révèlent pourtant chargées d’émotion.

Adoptant une double posture, Depardon, en photographe du réel, documente par la photographie comme par le cinéma, les soubresauts du monde moderne. Il se met à l’écoute des autres, jusqu’à parfois se faire oublier (ce sont ses fameuses « absences », la plus célèbre étant sans doute celle du film Faits divers, où les policiers qu’il filme l’oublient dans leur fourgonnette tant il a su se faire discret). Mais Depardon est aussi écrivain. Dans la solitude de ses chambres d’hôtel, il a tenu depuis toujours des carnets de bords dans lesquels il retranscrit l’expérience personnelle de ce qu’il photographie. De cette activité on ne peut plus intime, Depardon a tiré des ouvrages mémorables où l’écriture répond à la photographie et vice-versa (Errance ; La solitude heureuse du voyageur ; Le tour du monde en 14 jours : 7 escales, 1 visa ; Afrique(s)…).

« Je pense qu’il y a une constante chez moi : c’est que, comme photographe, j’ai été souvent appelé à m’approcher, et maintenant, je retrouve ma vraie distance aux choses, même si je suis toujours tiraillé entre m’approcher et m’éloigner, entre la douleur du cadrage et le bonheur de la lumière. »
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  • Expo : Raymond Depardon - Traverser
  • A la Fondation Henri Cartier-Bresson Jusqu'au 24 décembre 2017
  • Copyrights : © Raymond Depardon / Magnum Photos
  • Texte : Thomas Lapointe
  • Website : www.henricartierbresson.org

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