Et nous revoilà ! Le troisième épisode de notre dossier « Instagraal, la quête de l’image parfaite » nous a emmené loin, il a presque nécessité un voyage dans le temps. Nous sommes en effet partis à la recherche de ces fanatiques d’images pour qui la photographie est autant une passion qu’un art de vivre.
Ces cinq dernières années, de jeunes trentenaires se sont réapproprié l’art de la photographie argentique, délaissé depuis la fin des années 90 et l’arrivée de l’abondance numérique. A la recherche d’authenticité et d’une image moins nette, moins « parfaite », ils ont fouillé les greniers de leurs parents ou grands-parents, fourragé les entrailles du Bon Coin en quête de boitiers souvent plus vieux qu’eux. Du Canon AE-1 au Nikon F2, en passant par d’antiques Rolleiflex, leur recherche d’imperfection et de pureté a trouvé réponse dans les albums de famille regorgeant de photos, d’enfance ou d’un autre temps, à la patine inconnue au moins de 20 ans.
Souvent qualifié de hispter ou d’effet de mode, ce courant du retour à la photographie argentique appartient pour partie à la fameuse génération Y, née dans le numérique, un téléphone à la main et les réseaux sociaux comme carnet d’adresses. Pas étonnant alors de les voir, malgré la pellicule et l’attente des tirages, utiliser les plateformes comme Instagram, Tumblr ou Flick’r pour présenter leurs images au plus grand nombre. Le hashtag #Filmisnotdead, avec près de 3 millions d’occurrences, en est la preuve.
On vous emmène à la découverte d’une photographie old school et en même temps très moderne, illustrant un certain retour à la nature, aux voyages roots, aux portraits d’une jeunesse cosmopolite et branchée auprès de quatre ses plus brillants représentants. Bienvenue en Argentique.


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@louisdazy, 13 300 abonnés.
L’expatrié qui voit double.

 

Parisien expatrié à Melbourne, Louis Dazy ne conçoit pas la photographie sans le grain et les imperfections de l’argentique. C’est ce qui lui permet de jouer avec les couches et de réaliser de magnifiques doubles-expositions, sa marque de fabrique.

 

Avant de parler (un peu plus) sérieusement, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Louis Dazy, je suis motion designer de profession, originaire de Paris et vivant à Melbourne depuis 8 mois, j’ai commencé la photo il y a presque 2 ans.

Avez-vous toujours shooté en argentique ? Si non, pourquoi avoir choisi l’argentique à l’ère du tout numérique ?

J’ai commencé « sérieusement » la photo en argentique avec un Nikon F2 acheté sur eBay. J’avais un digital avant mais je m’en servais jamais, j’accroche pas vraiment au rendu du digital, ça m’arrive encore d’en shooter de temps en temps mais ça reste très rare.
J’ai choisi de shooter en argentique avant tout parce que j’adore le rendu, le grain, les imperfections… Tout ça rend les photos vraiment réelles, comme si on pouvait les toucher avec les yeux. Je trouve ça également beaucoup plus pratique : pas de batterie à plat, personne qui vous demande à voir les photos sur l’appareil.
Ne prendre qu’une ou deux photos à la fois permet de rester dans l’instant présent, de profiter du moment.

Croyez-vous qu’Instagram (avec Tumblr ou Flickr) a favorisé le retour à l’argentique en permettant d’exposer ses clichés au plus grand nombre ?

Probablement un peu, mais je crois surtout que plus on progresse dans la technologie et plus certaines personnes saturent et veulent retourner aux sources. L’argentique est le retour aux sources ultime pour un photographe.

Pourquoi faites-vous autant de (magnifiques) doubles-expositions ?

Merci ! À mes débuts j’ai fait une double exposition par erreur et j’ai adoré le résultat. Depuis je ne peux plus m’arrêter, j’aime pouvoir donner deux perceptions d’une scène à travers une seule photo.

Publier vos images sur Instagram a-t-il changé votre façon de photographier ?

Pas vraiment, pour moi il s’agit juste d’un support et je m’efforce de faire des photos qui me plaisent avant tout à moi.

Avec quel matériel shootez-vous ?

J’ai un Nikon F2 avec un objectif 35mm f/2, un Canon AE-1 avec 50mm f/1.8 et un Canon EOS 1. Pour les pellicules: Cinestill 800, Lomo 800, Ektar 100, Portra 400.

Quelle photo rêvez-vous de prendre ?

J’ai pas vraiment d’idéal en terme de photo, je planifie rarement ce que je vais shooter. J’ai souvent mon appareil sur moi et la plupart de mes clichés sont pris sur le vif.

Quel est votre photographe préféré ?

Edie Sunday. Son travail sur les couleurs, les pastels et le corps me parlent beaucoup.

Si nous devions absolument suivre trois comptes Instagram, lesquels nous conseilleriez-vous ?

@ediesunday, @liamwartonphoto et @megandoherty.photo. Tous trois shootent en argentique aussi, et leurs photos respirent la liberté.

Demain, tous photographes ?

Tout le monde peut déjà l’être, il suffit juste d’avoir quelque chose à raconter.


PopAndUpElisaRoutaMini

@elisarouta, 3125 abonnés.
Nomade en van.

 

Quand elle n’écrit pas comme elle respire depuis le Pays Basque, Elisa taille la route et ride. De skate en surf, de surf en van, elle sillonne la côte Atlantique et même au-delà. Elle vit ses road trips l’appareil argentique autour du coup et des pellicules plein le sac. On s’y glisserait bien.

 

Avant de parler (un peu plus) sérieusement, pouvez­-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Elisa, j’ai 31 ans, et ce pour toujours. Je travaille en tant que journaliste indépendante pour la presse écrite, notamment la presse spécialisée Surf. Je suis également Editor au sein de Panthalassa, une plateforme créative et magazine qui traite de la relation contemporaine que nous entretenons avec l’océan.
Je suis également Rédactrice en Chef du magazine Swenson, une publication qui fait le lien entre l’univers de l’entrepreneuriat et l’outdoor. Je bosse aussi comme Community Reporter pour Instagram, avec un focus sur la communauté francophone (@Instagramfr). Et dans tout ça, je prends des photos argentiques.

Avez­-vous toujours shooté en argentique ? Si non, pourquoi avoir choisi l’argentique à l’ère du tout numérique ?

J’avoue que je n’ai jamais, ou presque, touché un numérique de ma vie. Les rares fois où j’ai dû prendre quelques photos au numérique, on ne peut pas vraiment dire que ça ait été un plaisir ou une révélation. L’argentique est tout ce que j’aime. J’aime le fait de ne rien contrôler, ou presque. Dans le processus argentique, il y a un rituel, des habitudes qui sont douces, une attente nécessaire, celle qui provoque l’excitation.
Acheter deux, trois ou douze pelloches avant de partir en trip, capturer des instants, faire développer des pellicules et se rendre compte qu’il y a une entrée de lumière qui a cramé la moitié des photos. J’aime le fait de ne pas prendre la photographie au sérieux, je laisse ça aux pros.
L’argentique est un processus qui n’a pas de prix, à part celui, un peu coûteux, des pellicules. Que ce soit à l’écrit ou à travers des images, j’aime avant tout raconter des histoires. Qu’elles soient drôles, folles, belles ou surprenantes, qu’elles soient vraies ou sorties de mon imaginaire, j’aime partager ces histoires-là, ces moments de vie coincés entre un peu de réalité et un peu de fiction.

Croyez­-vous qu’Instagram (avec Tumblr ou Flickr) a favorisé le retour à l’argentique en permettant d’exposer ses clichés au plus grand nombre?

Je ne dirais pas qu’Instagram a favorisé le retour à l’Argentique. Je pense sincèrement que le ‘retour’ des pellicules et des boitiers compacts s’est fait avant même qu’on ne voit défiler le hashtag #Filmcamera ou #35mm sur les réseaux sociaux. Je crois plutôt que le retour de l’argentique s’est construit naturellement.
On vit dans une époque assez étrange où tout est régit virtuellement, où les relations se font à travers un écran, où on communique sans se voir, et où on travaille ensemble sans vraiment l’être. Les gens ont, de manière unanime, témoigné leur désir de revenir à des choses simples et authentiques. Depuis des années, on assiste à un engouement pour des choses plus manuelles, d’où un enthousiasme global pour la presse papier, la création de magazines ou de fanzines, des tee-shirts sérigraphiés en édition limitée, des cartes postales faites main, des skateboards fabriqués en bois dans un garage, etc.
Depuis près de 5 ans et plus, on tente de privilégier les choses réelles plutôt que virtuelles parce que l’expansion du numérique et l’arrivée d’internet dans les années 2000 ont quasiment anéanti une partie de la réalité telle qu’on la connaissait.
Instagram n’a finalement fait que suivre la tendance lancée naturellement par les gens eux­-même. Ils ont joué le jeu à fond, à travers des filtres vieillissants et des jeux concours.

Vous qui êtes aussi journaliste, ce sont vos images qui inspirent vos textes ou l’inverse ?

Quitte à paraitre un peu candide, mes textes sont inspirés directement de ma vie, de celle des autres, de celle que j’imagine, celle que j’aurais aimé vivre, des aventures de mes amis imaginaires, des voyages au bout du monde avec mes potes, des mauvais gens qui prennent trop de place, des passionnés qui exagèrent, des oubliés que j’oublie pas, des galères passagères ou des ennuis persistants, des amours folles et des éclats de rire, ceux d’ici, d’à côté, que j’ai vécus ou que je ne vivrai jamais.
Le texte et l’image marchent finalement ensemble. Certaines photos peuvent avoir existé, d’autres sont juste dans ma tête parce que j’avais plus de pellicule à ce moment là. Mes textes sont une extension de la réalité, comme une bonus track. Mes récits sont souvent le résultat d’une fusion entre mes voyages réels et mes rêves, on ne sait plus vraiment ce qui s’est vraiment passé. Et j’aime cette confusion.

Publier vos images sur Instagram a­-t-­il changé votre façon de photographier ?

Aucunement. Instagram est un moyen facile de partager ses photos. C’est à la fois interactif, ludique, et inspirant. Je prends des photos de manière assez naïve et spontanée, et mon utilisation d’Instagram l’est tout autant. La photographie est juste un moyen de documenter ma vie. Instagram est un moyen de la partager. Dès que ça prend trop de place dans ma vie, quand les réseaux sociaux deviennent une source d’angoisse, je m’en écarte pour me ressourcer. Je ne poste pas pendant quelques jours, une semaine, deux semaines. Je prends mes distances pour y voir plus clair. J’ai besoin de ces moments de break.
L’authenticité de ma démarche en tant que journaliste, ou derrière un appareil photo argentique, a toujours été véritable. Je tente de ne pas mentir, de ne rien dissimuler, de ne pas transformer la réalité en un truc plus cool. Evidemment, mon compte Instagram est juste le recueil de beaux moments, d’expéditions uniques, de road trips téméraires, de voyages merveilleux.
Donc c’est juste un condensé de jolies choses. Mais il m’arrive aussi de marcher sur une punaise pieds nus, un lundi matin, ou d’avaler un noyau d’olive et être à deux doigts de mourir. Bref, une vie pleine de surprises.

Avec quel matériel shootez­-vous ?

Disons que ça varie au gré des saisons et de mes envies. Aujourd’hui, je ne lâche pas mon Olympus Trip 33, un appareil méga léger, canon, dont le boitier a une couleur moutarde assez dingue. Pas de mise au point, juste un appareil pour satisfaire mon instinct. J’ai aussi mon Praktica et mes fidèles Zenith et, feu, mon Olympus OM 10 dont j’étais folle.

Quelle photo rêvez­-vous de prendre ?

J’ai déjà pris quelques photos en voyage qui font, encore aujourd’hui, sursauter mon coeur. Celles­-là, je les aime d’amour. Elles arrivent encore à me faire pleurer, de rire ou de mélancolie.

Quel est votre photographe préféré ?

Question très très difficile parce que j’en ai aucune idée. Mais j’aime beaucoup, énormément, passionnément, Anita Conti. C’est la première femme océanographe Française, journaliste et spécialiste du monde de la pêche. Elle a notamment embarqué sur des bateaux de pêche aux côtés des Terres­-neuvas au large du Canada. Elle a traversé les océans, documenté durant des année le monde marin, la vie des travailleurs de la mer sur des harenguiers, voiliers­-morutiers.
C’est aussi une pionnière de l’aquaculture. Ses photos sont bouleversantes, touchantes, fortes, vivantes et, certainement, éternelles. J’aurais secrètement aimé être elle, ou une mouche oubliée sur le dos d’une baleine en pleine mer pour la regarder faire.

Si nous devions absolument suivre trois comptes Instagram, lesquels nous conseilleriez­-vous ?

Il y a tellement de talents sur Instagram que c’est dur de choisir trois personnes plus que d’autres. Je pourrais choisir des Bruce Gilden, Arnold Daniel ou JC Summerville mais, parce que les talents cachés du monde sont certainement les plus beaux, je vais opter pour trois mecs un peu moins connus:

  • @photodre Andre D. Wagner est un street photographe New­ Yorkais, certainement l’un des plus talentueux de sa génération. Il documente le paysage social de sa ville, c’est unique.
  • @cassetteminds A mon sens, Gareth Owens est un génie qui s’en fout et qui s’ignore. Et j’aime bien ça. Il a un univers bien à lui, à la fois bordélique et esthétique. A travers des couleurs fanées naturellement old school, il capture une vie hors du temps. On n’est plus vraiment en 2016 quand on côtoie Gareth.
  • @stan_piechaczek Stan est avant tout un ami et l’un des artistes les plus talentueux que je connaisse. Il habite aujourd’hui en Australie, vit d’amour et d’eau fraiche, il peint des éléphants, des crocodiles et des ananas.
Demain, tous photographes ?

Ce serait chouette. Comme ça je pourrais trouver un autre passe­-temps. J’ai toujours rêvé de faire du ping-pong. La photographie amène l’ouverture d’esprit, ou inversement d’ailleurs. Mais ça aide à avoir un nouveau regard sur le monde, ça nous fait relever la tête, on n’a moins le regard fixé sur notre propre nombril.
Alors, oui pourquoi pas. Tous photographes demain, ça rendrait les choses moins compliquées et les gens un peu moins cons. Enfin, je crois. D’un coup, je doute.


PopAndUpCamilleDeRouvilleMini

@camillederouville, 180 abonnés.
Un petit je-ne-sais-quoi de Depardon.

 

Camille n’a pas son pareil pour rendre l’ordinaire singulier. Un père faisant une sieste impromptue, une arrière grand-mère rencontrant sa dernière descendante, un neveu aux prises avec une glace fondante… Ses portraits, souvent de proches ou de membres de sa famille, respirent la proximité et nous rappellent en cela la simplicité et l’oeil d’un Raymond Depardon.

 

Avant de parler (un peu plus) sérieusement, pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous raconter pourquoi vous avez choisi de proposer vos images sur Instagram ?

J’ai bientôt 30 ans. Originaire de Toulouse et du Tarn, je suis arrivé sur Paris tout de suite après le bac pour faire une école d’audiovisuel et je travaille aujourd’hui encore dans ce milieu. Je me suis mis à Instagram d’abord pour suivre des amis, puis pour y découvrir d’autres photographes. Mes photos au format carré pouvaient facilement s’y intégrer et j’ai finalement sauté le pas, malgré de grosses réticences.

Avez-vous toujours shooté en argentique ? Si non, pourquoi avoir choisi l’argentique à l’ère du tout numérique ?

J’ai commencé à faire de la photo à 18 ans, après m’être acheté un Canon Eos 350D. Je prenais un peu tout mon environnement en photo : amis, famille, lieux familiers. Je me disais, faisant des études cinématographiques, qu’il était important de savoir cadrer une image fixe pour ensuite bien cadrer des images en mouvement. Et j’ai été pris dans la photographie comme ça.
Quelques années après, j’ai reçu un appareil argentique familial comme cadeau (un Minolta X-700, format 24×36, et toute une batterie d’objectifs et accessoires) qui a totalement changé mon rapport à la photographie pour deux raisons très pratiques : l’absence de retour image immédiat, et le coût (achat des pellicules, prix des laboratoires) qui m’ont obligé à ne prendre en photo que ce qui me paraissait être vraiment intéressant, avec une économie maximum de clichés.
Et de cela a résulté, il me semble, un bond qualitatif de mes photos, inversement proportionnel au nombre des photos prises.

Croyez-vous qu’Instagram (avec Tumblr ou Flickr) a favorisé le retour à l’argentique en permettant d’exposer ses clichés au plus grand nombre ?

J’aime l’exhaustivité que permettent ces plateformes. Je censure assez peu mon travail, j’en montre une large part. Ne travaillant pas par séries mais plutôt au long cours, j’aime l’idée que l’on puisse voir l’évolution de ma photographie, pour peu que l’on remonte les « timelines ». Instagram a, en tout cas au départ il me semble, surfé sur une esthétique argentique appliquée au numérique de piètre qualité via les filtres.
Mais les appareils photos des smartphones se sont largement améliorés, de même que les options d’étalonnage sur l’application. On peut maintenant trouver de très bons photographes sur Instagram, ce qui m’a attiré alors que j’étais plutôt réticent auparavant.
Ceci dit, j’ai l’impression que poster mes photos argentiques sur Instagram relève plus du « trollage ». Mes clichés ne sont pas vraiment mis en valeur à cause de la taille des écrans et de l’impossibilité de zoomer, alors que le format 6×6 que j’utilise permet un rendu des détails époustouflant. C’est plus frustrant qu’autre chose, mais je préfère que mes photos soient vues, pluôt que pas vues du tout.
Je trouve ça dommage de pratiquer la photographie et de ne pas partager son travail. Par contre les exposer au « plus grand monde » me paraît très théorique : j’ai très peu d’abonnés, et assez peu de retours !

Malgré le risque de se rater et l’absence d’image immédiate, vous immortalisez vos souvenirs de famille sur pellicule, qu’est-ce que l’argentique apporte de plus dans ces cas là ?

L’argentique n’apporte réellement qu’une certaine texture aux photos prises par rapport au numérique, mais celle-ci n’assure pas la qualité d’une photographie. En cela il n’y a pas, pour moi, de supériorité de l’argentique sur le numérique. Mais quand je prenais des photos numériques, je profitais à fond de la possibilité d’enchaîner les clichés. Sans prendre en mode rafale, je ne me posais pas suffisamment, et la qualité n’était pas au rendez-vous.
Il y a dans la pratique argentique quelque chose de plus poétique il me semble, qui accentue l’essence mélancolique de la photographie. L’idée d’un moment déjà passé, et la tentative sans doute illusoire de figer cet instant et d’en garder l’esprit en un cliché. C’est sans doute pour ça que je photographie surtout ma famille et mes amis : si je ne connais pas le « sujet », ma photo me paraît moins juste, moins proche de ce but, et donc moins nécessaire.
Le risque de rater une photo est terrible mais extrêmement excitant. Et j’aime par dessus tout l’accumulation des négatifs au fil des ans. Ils me paraissent plus concrets, plus réels, parce que physiques, que des fichiers numériques.
Gros bordélique en général, c’est la seule chose sur laquelle je suis absolument maniaque, les classant consciencieusement, et décrivant dans un tableur le contenu de chacun, le type de pellicule, les dates de prises de vues etc.

Publier vos images sur Instagram a-t-il changé votre façon de photographier ?

Très clairement non ! Je me suis mis au format carré bien avant de m’intéresser à Instagram. Et au delà de ça, quand je prends des photos, je ne réfléchis que très peu…

Avec quel matériel shootez-vous ?

J’ai depuis 5 ans environ un Rolleiflex T (3.5f 75mm) absolument fabuleux avec lequel j’ai pris mes meilleures photos. L’objectif donne un piqué et un bokeh incroyables, et le rendu des couleurs m’a totalement conquis. Je prends maintenant très peu de photos en noir et blanc.
De même, je ne photographie que rarement des paysages, à la fois parce que ça m’intéresse moins (sauf si une présence humaine s’y manifeste) et parce que cet appareil s’y prête selon moi assez peu.
Je me suis acheté récemment en complément un Hasselblad 500CM. Une belle bête aussi ! Techniquement un peu moins satisfaisant, mais qui bénéficie largement de la possibilité de changer les objectifs, ce qui est impossible sur le Rolleiflex.

Quelle photo rêvez-vous de prendre ?

J’aimerais prendre plus de risques, être capable de sortir de beaux portraits d’inconnus, réussir à m’approcher d’une certaine familiarité, concept qui m’intéresse beaucoup. Mais avec la démocratisation de la photographie, le stockage infini sur internet, la reconnaissance faciale… j’ai l’impression d’une crispation généralisée lorsqu’un inconnu nous prend en photo.

Quel est votre photographe préféré ?

Je n’en ai pas vraiment. J’avoue avoir une culture photographique assez limitée. J’essaie d’aller voir régulièrement des expositions (au Jeu de Paume notamment) pour pallier à tout ça, mais il me semble plutôt avoir été influencé par le cinéma, ma première passion. La photographie, je l’ai apprise en autodidacte, et donner un nom serait malhonnête. J’en connais trop peu pour pouvoir vraiment juger.

Si nous devions absolument suivre trois comptes Instagram, lesquels nous conseilleriez-vous ?

J’adore les photos au Rolleiflex de @akiko_furukawa. Le traitement pastel de ses couleurs me fascine, et elle photographie joliment des pays très divers.
J’aime aussi beaucoup @pututti, avec ses très belles compositions géométriques et une alternance de photos en noir et blanc ou en couleurs très réussie.
Je rajouterai en dernier, le compte de @neriyoshi pour ses portraits et scènes de vies pleines de couleurs.

Demain, tous photographes ?

C’est déjà le cas ! Merci de m’avoir repéré du coup, ça fait du bien.


PopAndUpJustineSalzetMini

@justinesalzet, 835 abonnés.
La photographie comme boîte à souvenirs.

 

Justine à encore l’âge de tous les possibles. A 24 ans, elle explore, voyage et vit, tout simplement. Son appareil photo (argentique parce qu’on n’a pas fait mieux) en bandoulière, chaque image est un souvenir, chaque photo un bout de mémoire pour ne jamais oublier l’exceptionnel.

 

Avant de parler (un peu plus) sérieusement, pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous raconter pourquoi vous avez choisi de proposer vos images sur Instagram ?
J’ai 24 ans et je suis depuis longtemps fascinée par la manière dont on peut faire ressentir plein de choses par l’image. Par tout ce qu’elle peut raconter, que ce soit en photographie, au cinéma ou en peinture. C’est une chose à laquelle j’ai toujours été sensible et la photo me permet d’essayer de faire sortir ce que j’ai en tête, la façon dont je vois le monde qui m’entoure et qui est propre à chacun d’entre nous.
Je pense que la photographie peut, en ce sens, nous aider à partager nos différentes visions là où les mots ne le peuvent pas toujours. Si j’ai choisi l’argentique en particulier c’est parce que cela implique un certain travail. Il faut entraîner son oeil à voir, à choisir le bon instant. Peu à peu cela devient spontané et on peut vraiment s’amuser.
Quel plaisir d’aller chercher ses photos au labo et de resortir avec des choses totalement inattendues ! Instagram s’est imposé assez naturellement pour partager mes photos car c’est un réseau instinctif, il y a une certaine visibilité et on y découvre beaucoup de belles choses qui peuvent nous influencer.
Avez-vous toujours shooté en argentique ? Si non, pourquoi avoir choisi l’argentique à l’ère du tout numérique ?

J’ai eu mon premier appareil argentique quand j’étais enfant, à cette époque le numérique n’existait pas encore. Quand j’ai vu mes parents passer au numérique pour les photos de famille, j’ai franchement été déçue du résultat. On n’a quasiment aucun souvenir de cette époque parce que rien n’est imprimé, la photo numérique s’inscrit moins dans la permanence.
Dès mon adolescence j’ai donc commencé à acheter des appareils jetables, puis mon père m’a fait cadeau de son argentique (que je lui réclamais depuis un moment) et j’ai pu m’y mettre sérieusement en achetant des livres pour me former. Je trouve le rendu brut de l’argentique beaucoup plus beau que celui du numérique.
On n’a pas besoin de retouche pour que la photo ait une vraie identité, c’est juste une question de pellicules, d’appareils et de moments qui donnent une possibilité de rendu infinie.

Croyez-vous qu’Instagram (avec Tumblr ou Flickr) a favorisé le retour à l’argentique en permettant d’exposer ses clichés au plus grand nombre ?

Je ne pense pas qu’Instagram ou d’autres plateformes aient favorisé le retour à l’argentique. Pour moi, elles ont favorisé la photographie en général, qu’elle soit argentique ou numérique.

Malgré le risque de se rater et l’absence de souvenir immédiat, vous immortalisez vos voyages sur pellicule, qu’est-ce que l’argentique apporte de plus dans ces cas là ?

Immortaliser ses voyages en argentique, c’est assez risqué si l’on débute ou si l’on part avec un appareil qu’on ne maîtrise pas. En partant avec un appareil argentique, je trouve qu’on profite plus de l’instant. On sait que la photo peut être ratée et cela nous oblige donc à faire un effort de mémoire, pour ancrer le souvenir sur le long terme.
Avec le numérique on ne fait pas forcément cet effort. On n’en a pas besoin puisque tout est dans l’appareil photos. Il est aussi vrai que la déception est immense quand une pellicule ne se développe pas, ça m’est arrivé en Islande avec un appareil que je ne maitrisais pas bien.

Publier vos images sur Instagram a-t-il changé votre façon de photographier ?
Je ne sais pas si Instagram a changé ma façon de photographier, mais je m’en voudrais de décevoir les gens qui me suivent. Cela me force à être plus rigoureuse. Je continue à faire des photos selon mes propres attentes, mais je prends aussi en compte, plus ou moins consciemment, qu’il y a des gens qui s’attendent à ce que mes images restent de qualité.
Avec quel matériel shootez-vous ?

J’utilise un Praktica MTL3, un Canon EOS 1000F et aussi La Sardina de Lomography.

Quelle photo rêvez-vous de prendre ?

Je ne rêve pas de prendre une photo en particulier, je rêve d’aller dans différents pays, capter l’énergie de certains lieux. Mais c’est toujours ce qu’il y a devant moi qui m’incite à prendre une photo, pas l’inverse. Ma photo doit me permettre d’exprimer un sentiment sur lequel je ne peux pas mettre de mots.
Ce fut le cas en Islande, où nous étions seuls quasiment tout le temps dans des paysages majestueux. J’ai voulu retranscrire cette solitude, cette sorte de rêve que nous y avons vécu en étant confronté à une nature omniprésente.

Quel est votre photographe préféré ?

Je n’ai pas vraiment de photographe préféré, je suis plutôt influencée par le cinéma et des réalisateurs comme Jim Jarmusch, Gus Van Sant, Terrence Malick ou encore ce très grand directeur de la photo qu’était Nestor Almendros.

Si nous devions absolument suivre 3 comptes Instagram, lesquels nous conseilleriez-vous ?
C’est difficile de n’en citer que trois, Instagram regorge de galeries plus intéressantes les unes que les autres.

Je vous conseillerais d’aller faire un tour chez @wildsommer pour ses paysages, @snyder.erica pour ses impressionnantes photos illustrant la vie de banlieue dans le New Jersey et @carnetstraverse pour suivre leurs aventures de voyage.

Demain, tous photographes ?

Je ne pense pas que l’on puisse tous se déclarer photographes demain, enfin pas dans le sens où je l’entends. Pour moi être photographe est avant tout une profession, un titre qui amène une vraie reconnaissance de son travail, comme pour écrivain par exemple. Dirait-on de quelqu’un qui poste quelques textes sur un blog qu’il est écrivain ?
Sur Instagram, nous postons des photos plus ou moins réussies parce qu’elles nous plaisent, mais cela fait-il pour autant de nous des photographes ? Pas forcément.
Il est aussi vrai que cela peut ouvrir des portes à certains. Les réseaux sociaux nous permettent d’avoir un vrai retour sur ce que l’on fait, nous permettent de nous améliorer, et si ça peut créer des vocation, tant mieux.

 

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  • Instagraal #3 : Il était une fois en argentique.
  • Copyrights : @louisdazy, @elisarouta, @camillederouville et @justinesalzet.
  • Texte : Marine Bienvenot.
  • Interviews réalisées courant août 2016.

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