Rencontre avec le réalisateur de Miss Hokusai

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Miss Hokusai, de Keiichi Hara - Pop'Up
Après Un été avec Coo et Colorful, le réalisateur japonais Keiichi Hara s’intéresse à la fille du célèbre peintre dans Miss Hokusai. Un film qui se démarque immédiatement de la filmographie de son auteur. Pop’Up est parti à Tokyo lui en toucher deux mots.

Avril 2015, siège d’IG Production, Tokyo (Japon). Dans une pièce calme et froide aux murs dépourvus de décoration, trois journalistes fraîchement débarqués de France, cernés par sept heures de décalage horaire, attendent leur tour pour rencontrer le réalisateur de Miss Hokusai. Le film, ils l’ont découvert quelques jours avant de partir pour le bout du monde. L’attente est stimulante car ce dernier long métrage d’animation de Keiichi Hara n’a pas grand-chose à voir avec le reste de sa filmographie. Miss Hokusai raconte la vie de O-Ei, la fille du peintre Hokusai, mondialement reconnu. Qui est-elle ? Pourquoi consacrer à cette parfaite inconnue le sujet d’un film d’animation ? Des questions, j’en ai. Parmi les trois journalistes qui font fi de la fatigue et qui attendent patiemment, l’un d’eux admire le travail original de ce réalisateur en marge de l’Entertainment japonais. Et ce journaliste vient de Pop’Up.

Une rencontre sans langue de bois

C’est mon tour. Je traverse le hall encore désert du studio I.G. pour rencontrer Keiichi Hara, que j’apprécie tant. J’appréhende la bourde, la mauvaise question qui le mettrait dans l’embarras. Je m’interroge parce que j’ai encore du mal à comprendre pourquoi le cinéaste s’est lancé dans une réalisation aussi différente de ses précédentes. Je suis décidé à mettre les pieds dans le plat quoi qu’il arrive. Le tête à tête peut commencer.
Comme je fais partie de la première vague d’interviews, Keiichi Hara n’est pas encore totalement rodé à l’exercice. Ses réponses ne sont pas écrites. Elles sont franches et directes. On peut donc se risquer à quelques maladresses des deux côtés. « Monsieur Hara, pourquoi avoir fait ce film ? » Le temps de traduction est insupportable. Si mon intention est de comprendre l’origine de Miss Hokusai et sa place dans la filmographie de l’auteur, cette question peut être prise pour un reproche. Il me regarde… et me comprend. Ouf !
Visiblement, l’après Colorful a été très difficile. Pour Keiichi Hara, le cinéma ne doit pas être mâché et digéré avant d’être regardé. Il aime prendre le temps de poser ses histoires pour mieux traiter les sentiments de ses personnages. En ce sens, Hara est un psychologue chevronné. Malheureusement, il y a de moins en moins de place dans le paysage de l’animation japonaise contemporaine, pour les formats longs, car ce milieu court après l’efficacité et la rentabilité. Et Hara, lui, n’a pas vraiment cette réputation.

L’entrée de Keiichi Hara chez I.G. Production

Quand il frappe à la porte d’I.G. Production, le réalisateur a en tête de proposer l’adaptation d’un manga de Hinako Sugiura, auteure qu’il admire. Mitsuhisa Ishikawa, fondateur et grand patron du studio, est du genre à aimer le risque. Pour preuves, Lettre à Momo (2011) et L’île de Giovanni (2014), produits par I.G., sont de vraies réussites critiques alors qu’ils sont destinés à un public familial dit « plus risqué ». S’il produit également d’autres films comme Patlabor, Ghost in the Shell ou Psycho Pass, Ishikawa est ouvert à l’idée que l’animation ne doit pas s’adresser qu’à un seul public. Il reçoit donc Keiichi Hara, mais il a son propre projet à lui soumettre. Peu de temps auparavant, Hiroyuki Okiura (Lettre à Momo) quittait I.G. en laissant en friche le projet adaptation d’un manga de Hinako Sugiura : Sarusuberi. Traduction : Miss Hokusai. Keiichi Hara accepte sans hésiter.

Miss Hokusai, de Keiichi Hara - Pop'Up

Un film respectueux du manga d’origine

Retour en salle d’interview. Je suis surpris par les origines du projet de Keiichi Hara. Un film de commande n’est pas ce à quoi je m’attendais. Pourtant, Miss Hokusai n’en a pas vraiment l’allure. J’interroge Hara sur la liberté autorisée dans la réalisation du film. Il me confie que si une durée de 90 minutes lui a été imposée, il pouvait faire du fond et de la forme ce qu’il voulait. Dragons et geishas difformes sont autant de représentations métaphoriques qui appuient son désir de recherche artistique qu’une façon de décrire les différentes facettes de l’héroïne de Miss Hokusai. À la fois fille de Hokusai, sœur aimante et femme indépendante, O-Ei ne vit que pour l’émotion dégagée par ses œuvres.

Il ressort rapidement de notre conversation que Miss Hokusai est surtout pour Keiichi Hara un moyen de rendre hommage à Hinako Sugiura, aujourd’hui disparue. Hara respecte tellement la mise en scène de l’auteure qu’il reproduira souvent tel quel le découpage de certaines séquences dessinées. Le film coule directement du manga. Reste à Hara le choix des émotions. Il n’en manque pas dans le texte original. Hara a su les mettre en forme. Chapeau l’artiste.

Les regrets du réalisateur

Cependant, je perçois une petite frustration dans les explications de Keiichi Hara. Le réalisateur m’avoue alors que réaliser un film dans les conditions de travail actuelles n’est pas facile. Aujourd’hui, il faut composer avec un système de production stricte, qui laisse de moins en moins de marge de manœuvre aux prouesses artistiques. Répondre à un business model n’est pas le fort de Hara et s’il lui en coûte personnellement, il fait avec. Mais quel film aurait-il réalisé si le studio lui avait laissé carte blanche ? Avec un sourire en coin, il me répond que le film aurait fait 2 h 30, et qu’il aurait creusé encore plus les sentiments d’O-Ei. Intérieurement, je me dis que le travail d’un producteur n’est peut-être pas si castrateur.

Miss Hokusai, le dernier film de Keiichi Hara ?

La fresque profondément humaine que livre Keiichi Hara est peut-être sa dernière. Car, derrière la réalité de ce Tokyo de l’ère Edo, où l’onirisme déborde dans les rues qui jouxtent la maison en bois des Hokusai, le réalisateur doute. Il se demande s’il a envie d’exercer dans ce schéma de production, avec ces contraintes et ses obligations. Il n’est pas certain de sa motivation.

Mais les producteurs aiment son audace. Le public apprécie le fantastique qui déborde de ses images. Et ce n’est pas son récent prix du jury décerné à l’unanimité lors du Festival du film d’animation d’Annecy qui fera dire le contraire.

Miss Hokusai est, pour Keiichi Hara, un vrai challenge. Sa productrice, Keiko Matsushita, nous racontera qu’il est sorti très éprouvé par le rythme du travail imposé et par les concessions faites avec la production. Hara est un enfant dans un corps d’homme. Rares sont les grandes personnes encore capables de rêver et de faire rêver comme il sait si bien le faire.

 

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