Le style James Gray

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The Lost City of Z
The Lost City of Z, de James Gray (2017).
Clans et fatalité, tourments et sacrifices, élégance et simplicité… Le cinéma de James Gray est traversé de questionnements intimes qui font de lui un auteur du vrai. Nous étions allés lui en toucher deux mots au moment de la présentation cannoise de The Immigrant, en 2013. A l’heure de The Lost City of Z, il semblerait que ses thématiques de prédilections sont toujours autant d’actualité.

Le classicisme américain

Lorsque l’on évoque le style James Gray, on loue immédiatement son classicisme. Le réalisateur trouve son inspiration dans les fondamentaux du cinéma, à commencer par celui de John Ford, lui-même héritier de Murnau et de Griffith. Avec Two Lovers, Gray confesse sa recherche de simplicité chère à Ford, en évoquant La poursuite infernale. « Il y a cette scène où Henry Fonda s’approche de l’église qu’ils vont construire et danse avec une femme. C’est peut-être l’une des scènes les plus touchantes qu’on ait jamais vu, et elle est tournée avec une simplicité… . Dans Two Lovers, la caméra est constamment en mouvement. Pour moi, ce qu’il y a de plus gratifiant dans un film, c’est quand le style est présent, assuré, mais qu’il ne vient pas en premier plan de l’histoire. Une histoire contée élégamment, avec des vraies émotions est ce à quoi j’aspire par-dessus tout. »

The Immigrant
Joaquin Phoenix et Marion Cotillard dans The Immigrant, de James Gray (2013).

C’est un cinéma de tradition régit par une loi absolue : vous n’existez qu’à l’intérieur du cadre. Rien d’étonnant à ce que Gray balaye presque la question technique d’un revers de main, lorsqu’on lui fait remarquer qu’il appartient à la génération des Paul Thomas Anderson et autres Sofia Coppola, fascinée par la pellicule. Tourner en HD ? « C’est un faux débat. » Pour Gray, on en revient à l’histoire contée. Toujours. C’est la base de tout. « Je dirais que mes films sont très modernes. Ce qui est communément considéré comme moderne est ce que l’on en voit à la surface. Ca ne présente pas de véritable intérêt au cinéma. La modernité vient de notre façon de confronter notre passé. Avec The Immigrant, qui est un film d’époque, mon intention était de créer le niveau de distance entre les personnages et nous, nécessaire à regarder cette part de l’histoire américaine avec un œil neuf. »

Two Lovers
Two Lovers, de James Gray (2008).

Une affaire de famille

« La famille renvoie à un monde clôt, intimiste, presque insulaire. » Voilà résumé en quelques mots le cinéma de James Gray. Puisqu’il nous y invite, voyons chacun de ses longs métrages comme des îles perdues au milieu du tumulte. Chez Gray, la cellule familiale est un bout de terre qui tente de résister à un anéantissement programmé. Cet espace rassure autant qu’il isole, voire empêche de s’ouvrir aux autres.

Little Odessa racontait déjà l’impossible retour à la maison d’un truand exclu de sa communauté et poursuivit par une autre (la mafia). Dans un parfait contretype, les héros The Yards offraient une seconde chance au malheureux et voyaient inévitablement les solides fondations tomber une à une. Idem pour La nuit nous appartient où une improbable réconciliation venait toutefois offrir un espoir possible (le geste tendre entre les deux frères, enfin unis à la mort du père). Le héros de Two Lovers jouait les girouettes entre deux femmes, l’une incarnant le respect des traditions familiales, l’autre, l’irrépressible besoin d’aventure.

Little Odessa
Little Odessa, de James Gray (1994).

Dans The Immigrant, la famille est d’emblée brisée. A peine débarquées sur Ellis Island, les deux sœurs polonaises sont obligées de se séparer. Tout le film portera sur les sacrifices consentis par Ewa pour recomposer cette union. Face à elle, deux hommes du même sang : l’un est un ange du malheur (Joaquin Phoenix), l’autre un magicien (Jeremy Renner). « Si, dans la vie de chacun, développe James Gray, les amis vont et viennent, vous êtes liés avec les membres de votre famille, et ce, quel que soit vos sentiments à leur égard. Si j’ai choisi de faire des deux personnages de The Immigrant des cousins, c’est pour donner à leur relation une force immédiate. On peut imaginer qu’ils ont été élevés ensemble, sont arrivés aux Etats-Unis par le même bateau… » Le cinéma de Gray assume pleinement sa consanguinité.

La nuit nous appartient
La nuit nous appartient, de James Gray (2007).

Joaquin Phoenix, l’alter ego

Joaquin Phoenix est le pivot de quasiment tous les films de James Gray. Le cinéaste l’a remarqué dans Prête à tout, de Gus van Sant, en 1995. « J’ai beaucoup aimé son visage. Ca m’a tout de suite donné envie de le filmer. » Ce double fictif porte en lui – et sur lui – le poids des tragédies imaginées par le cinéaste. Bancal, tiraillé de l’intérieur, à fleur de peau, le plus souvent inapte au bonheur, le Phoenix selon Gray, est obligé de se dépatouiller avec les cendres de sa pauvre existence.

Dans The Immigrant, il est Bruno, un sale type qui ne fait pas dans la dentelle et n’hésite pas à exploiter l’être aimé. Un peu comme si l’amoureux contrarié qu’il était dans Two Lovers s’était endurci, résigné au point de se muer en un monstre de désillusion. Dans La nuit nous appartient, Phoenix était déjà le mouton noir, celui qui avait choisi le côté obscur pour mieux prendre ses distances avec la morale familiale.

The Immigrant
Joaquin Phoenix et James Gray, sur le tournage de The Immigrant (2013).

Ange ou démon, Phoenix compose avec la même fièvre et charge d’emblée sa personnalité d’une ambivalence dramatique. Le bord de son gouffre intérieur se place aux limites du cadre définit par le cinéaste. Un cadre resserré au maximum, évitant tout échappatoire. « Nous prenons tous les deux les choses à cœur sans cette distance ironique qui a souvent cours aujourd’hui. Quand je le filme, je pense à Montgomery Clift et à Al Pacino. Comme eux, il est magistral dans ces rôles d’hommes tourmentés par des conflits intérieurs et en permanence sur le point d’exploser. » Il poursuit « La caméra dit la vérité vingt-quatre fois par seconde. Face à elle, impossible de mentir. Il en est de toute façon incapable : c’est un acteur en questionnement permanent. » Dont acte.

La nuit nous appartient
Joaquin Phoenix et Mark Wahlberg dans La nuit nous appartient, de James Gray (2007).

Bittersweet Symphony

« J’essaye de retranscrire une vision la plus complète possible, explique Gray, et de ne surtout pas la diriger dans une impasse. Au cinéma comme ailleurs, il n’y a pas de fin parfaite. Le happy-end est un leurre, tout comme l’absolue noirceur. » En cela, le dernier plan de The Immigrant est exemplaire. La même image offre en miroir, deux trajectoires : l’une se dirige vers un horizon bouché, l’autre avance vers un inconnu prometteur.

Pour qualifier cet état de fait, James Gray utilise le mot « bittersweet », (« doux amer »). Le cinéaste, à l’image de ses personnages, est un indécrottable mélancolique, refusant de s’installer dans une position, fut-elle confortable. Dans The Immigrant, comme dans toute l’œuvre de son auteur, les héros portent leur croix en bandoulière. La mort rôde et, si elle n’enveloppe pas tout à fait un personnage, elle l’oblige à en supporter les effets possibles (revoir la sublime ouverture de Two Lovers où un Joaquin Phoenix chancelant, se jette à l’eau).

Two Lovers
Two Lovers, de James Gray (2008).

Chez James Gray, les tourments de l’existence imposent une certaine retenue et le religieux n’est jamais loin. Gray cite volontiers le travail du français Robert Bresson. « Dans son œuvre tout est simple, élégant. C’est ambigu sans jamais être vague, spirituel mais jamais bigot, émouvant mais exempt de tout sentimentalisme. Rien n’est banal. A la fin du Journal d’un curé de campagne, on y voit une croix. Tout le mystère de la vie semble contenu là-dedans. » Et puisque ce mystère n’est jamais levé, les personnages de James Gray avancent dans un épais brouillard. Tempêtes sous des crânes.

Two Lovers
Two Lovers, de James Gray (2008).

Seul(s) au monde

James Gray est un cinéaste du vrai. Un auteur qui refuse les artifices faciles et ne saurait mettre autre chose dans ses films que ce qui l’anime lui, en tant qu’homme. L’une des plus grandes constantes de ses personnages tient sans doute dans leur insondable sensation de solitude, surgit, comme le reste, de l’hyper conscience de son créateur sur la nature humaine. « Un jour, vous vous réveillez à 4h du matin et vous réalisez que vous êtes seul au monde. C’est peut-être ce qu’il y a de plus terrible dans le fait d’être humain, confie-t-il. Enfant, j’avais beaucoup de mal à m’endormir. Je me souviens de la terreur que j’éprouvais lorsque mes parents éteignaient les lumières et cessaient de parler. Quand ils se couchaient enfin, j’avais l’impression de sombrer dans un abyme sans fin… »

The Yards
The Yards, de James Gray (2000).

A l’écran, l’importance de la famille en est bien sûr décuplée. Mais ce n’est qu’une nouvelle fuite en avant. « Chacune de nos tentatives pour nous faire des amis, nous marier, rejoindre un club, un gang ou quoi que ce soit d’autre, n’est là que pour repousser cette idée terrifiante que nous sommes seuls. Il n’y a personne. Je suis le monde et le monde est moi. » Les échappatoires ne sont qu’un leurre de plus, de la même manière que sa galerie de personnages, tous en quête de liberté, ne peuvent échapper à leur passé. Les cartes ont été distribuées, et il faudra bien composer avec.

The Lost City of Z
Charlie Hunnam dans The Lost City of Z, de James Gray (2017).

La place de la femme

Si les univers de ténèbres traversés par James Gray semblent dominés par la testostérone, on peut s’interroger sur le rôle de la femme. De Little Odessa à La nuit nous appartient, elle y a gagné sa place discrètement. Elle est d’abord une mère aimante (Vanessa Redgrave, Ellen Burstyn, capables d’exister en seulement quelques scènes), puis une (ex) petite amie de plus en plus vaillante (Charlize Theron défiant James Caan dans The Yards, Eva Mendes, figure du soutien dans La nuit nous appartient).

La nuit nous appartient
Eva Mendes dans La nuit nous appartient, de James Gray (2007).

Dans Two Lovers, la blonde et passionnée Gwyneth Paltrow et la brune et douce Vinessa Shaw sont là pour répondre à deux facettes de la personnalité du personnage d’écorché de Joaquin Phoenix. Elles sont essentielles, magnifiquement incarnées, comme tous les rôles féminins chez Gray d’ailleurs, mais c’est l’homme qui reste le cœur du film.

Avec The Immigrant, le triangle amoureux se renverse. Pour la première fois, c’est une femme, interprétée par Marion Cotillard, qui fait le jeu de la rivalité de deux hommes. « Je voulais avant tout éviter de faire un film macho, avec poursuites de voitures et flingues en pagaille. The Immigrant fait écho à mon côté féminin. Je voulais faire un film purement sur les émotions, la sensibilité. » The Immigrant pourrait-il marquer l’entrée du cinéma de Gray dans une nouvelle ère, celui de la femme ?

The Lost City of Z
Sienna Miller et James Gray sur le tournage de The Lost City of Z (2017).
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Collectionneur d’images qui aime l’amour et les zombies. GPS vivant. Regarde généralement où il met les pieds, même s'il a souvent la tête dans les nuages. Cinélover adorateur de merveilleux. Aime aussi ranger sa chambre, les feux d’artifice, Woodstock et grimper le Machu Picchu. Et pas nécessairement dans cet ordre.

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