The Night Of, retient la nuit

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Si vous avez manqué le début : Nasir Khan est un jeune étudiant américain d’origine pakistanaise. Alors qu’il emprunte en douce le taxi de son père pour se rendre à une fête, une jeune femme, Andrea, débarque dans le véhicule, le croyant en service. S’engage alors un flirt amoureux et les deux jeunes gens finissent la soirée chez Andrea à boire, prendre de la drogue et faire l’amour. Mais au réveil, Naz retrouve le corps de la jeune femme sauvagement poignardé. Ne se souvenant de rien, il prend la fuite.


Partant d’un tel synopsis, The Night Of aurait pu être un énième « whodunit ». Pourtant, en adaptant la série britannique Criminal Justice, Steven Zaillian et Richard Price vont bien au-delà, mettant à nu les rouages et les failles du système judiciaire américain. C’est sans doute cette intelligence du propos, couplée à l’élégance de la mise en scène, qui pourrait faire de The Night Of un des nouveaux chefs-d’œuvre de HBO. Mise à mal par le fiasco Vinyl, l’échec cuisant de la saison 2 de True Detective, et devant faire face aux arrêts programmés de deux de ses séries cultes (Girls en 2017 et Game of Thrones en 2018), la chaine câblée aurait même demandé aux deux créateurs de se pencher sur une saison 2, alors qu’ils avaient pensé The Night Of comme une mini-série et non comme une anthologie.

Dans le piège du système

Dans un magistral premier épisode, après avoir fui la scène d’un crime qu’il n’est pas sûr d’avoir commis, Naz se retrouve pris dans l’engrenage d’un système judiciaire, puis carcéral, aux allures de descente en enfers. Devant l’accumulation accablante d’éléments l’accusant, le jeune homme n’a que sa bonne foi à opposer – bien faible argument.

Mais si sa culpabilité ne peut être démontrée avec certitude, la police (et la série) ne se penche pas pour autant sur la recherche du véritable coupable. En ce sens, The Night Of se veut une démonstration implacable de la fragilité de la machine judiciaire américaine et des incohérences de son fonctionnement. Ainsi, à plusieurs reprises, on pousse Naz à accepter un accord de 10 ans de prison, non pas pour lui éviter de gâcher sa vie mais pour éviter à l’État le coût exorbitant d’un tel procès. Preuve s’il en est de la déshumanisation totale du système qui ne voit dans le cas de Naz qu’une affaire à traiter parmi d’autres. Savoir si Nasir est coupable ou non importe finalement peu, aussi bien pour les avocats que pour les juges.

[ATTENTION SPOILER] L’épisode final, aussi bouleversant que frustrant, est édifiant. Devant l’incapacité du jury à parvenir à un avis unanime, Naz est libéré. Une fin qui pourrait paraître positive puisque le doute fait triompher la présomption d’innocence, mais elle laisse un homme brisé physiquement et psychologiquement par son incarcération provisoire. L’application de la justice apparaît alors terrifiante, responsable de conséquences désastreuses.

Des personnages dérangeants

Au sein de cette atmosphère trouble, The Night Of égrène une série de personnages tout aussi complexes que perturbants. Au premier rang desquels l’improbable duo formé par l’accusé et son avocat.
Nasir, brillamment interprété par Riz Ahmed (révélé par The Road to Guantanamo, vu récemment dans Night Call et bientôt au générique de Rogue One: A Star Wars Story), impressionne par la variété de son jeu, passant avec une facilité déconcertante de l’étudiant timide et sensible, modèle d’innocence, à la brute menaçante rongée intérieurement par la haine. À ses côtés, le sublime John Turturro reprend au pied levé le rôle de l’avocat John Stone, laissé vacant par le décès de James Gandolfini après le tournage du pilote. Personnage tragicomique, affublé d’un eczéma plantaire virulent qui le fait se promener en sandales, les pieds enveloppés dans du film plastique, il apparait en complet décalage avec l’univers impeccable et implacable du tribunal. Avocat à la petite semaine, solitaire et un peu cradingue, passant son temps à défendre des délits mineurs, se faisant parfois payer en nature, il parait  complètement dépassé par les enjeux de cette affaire. Et pourtant, bien que tétanisé par la perspective de son plaidoyer final, il incarne le dernier défenseur d’une véritable justice contre l’arbitraire.
Autour de ces deux protagonistes gravite une poignée de personnages secondaires incarnés par des acteurs quasi-inconnus mais remarquables.

Naz est-il coupable du meurtre d’Andrea ? Peut-être. Ou peut-être pas. Nous n’en saurons au final rien. C’est au final le doute qui plane en permanence sur la série, un sentiment porté par une mise en scène méticuleuse et une lenteur assumée qui ne font qu’accroître la tension, tandis que le silence n’en est que plus étouffant.


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Bandit des grands chemins, monteur de meubles IKEA à ses heures perdues, ayant un penchant pour les dames d’un certain âge (Meryl, Susan, Maggie, Julianne, je vous aime). Le ciné, la photo et l’art, voilà les trois choses qui font tourner mon monde, sans lesquelles j’aurais quelques difficultés à me lever le matin. « Les meilleurs films sont comme des rêves qu’on n’est pas sûr d’avoir faits ». À bon entendeur.

3 Responses

  1. […] excellents mais plus habitués à jouer les seconds couteaux. Felicity Jones, Diego Luna et l’excellent Riz Ahmed (déjà dans The Night Of, cette année)… Nul doute qu’on va beaucoup plus les voir désormais. Gareth Edwards en fait un vrai […]

  2. […] Relire notre critique de Stranger Things, ici. Relire notre critique de Crashing, ici. Relire notre critique de The Night of, ici. […]

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