Vincent Macaigne, homme réconfortant

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© Jean-François Robert / Télérama

 

Que ce soit sur les planches où il crée, dirige et met en scène avec fureur, ou sur grand écran où il est le trait d’union entre les membres du nouveau jeune cinéma d’auteur français, Vincent Macaigne exporte sa gouaille hurleuse et sa fausse langueur derrière la caméra, en réalisant son premier long-métrage, Pour le réconfort. Portrait d’un homme incontournable.

« Vous n’êtes pas sans ignorer la vitesse à laquelle passe le temps ? ». Cigare en bouche, blouse blanche sur le dos, cheveux en bataille c’est dans cet accoutrement de docteur plus que douteux que Vincent Macaigne posait cette question pour le moins pessimiste à un patient inquiet dans la fantaisiste et irrésistible Fille du 14 juillet d’Antonin Peretjatko. La réplique fait sens quand on s’est amouraché très tôt du jeu un tantinet exceptionnel du garçon et qu’on a lu la moindre interview concernant cet ovni du cinéma français.
Tous le précisent discrètement – donc autant évacuer l’information le plus vite possible ici – Vincent Macaigne est un rescapé : trente neuf ans, deux AVC, mais aussi une vingtaine de films, pas mal de théâtre et un premier long métrage, Pour le réconfort, (actuellement en salles). La réplique initiale porte donc en elle la définition du pourquoi de son art si bruyant et réconfortant : Vincent Macaigne n’ignore pas la vitesse à laquelle passe le temps, il a tatoué au corps ce désir d’urgence, ce fantôme de mort imminente, ces défis à embrasser et de discours à embraser.
Il ne semble jamais à bout de souffle, certain qu’il le sera un jour, et nous avec – la faute au temps ou à l’époque peu confortable. Alors pour le passer, ce temps, pour contredire l’époque, cet homme pressé en mal d’un monde désenchanté joue, créé, crie et nous fascine par son désir dantesque de désordre.

Membre du Tristesse Club

Il a débarqué sur l’écran du côté de Solférino en pleine bataille électorale de 2012, gueulant avec une voix brisée. Il fumait des pétards et faisait des bulles avec un chewing-gum, ça donnait immédiatement envie de l’aimer (La Bataille de Solférino de Justine Triet).
Après, il a commencé à partir en vrille dès qu’il tombait amoureux, peu importe la ville (Tonnerre de Guillaume Brac et Une Histoire Américaine d’Armel Hostiou). Il draguait maladroitement et chantait Delpech la nuit dans les rues de Paris, ce qui le rendait puissamment attendrissant (2 automnes 3 hivers de Sebastien Betbeder). Il parlait avec grandiloquence trou de la sécu, trou de rêves et Front Populaire un jour de fête nationale (La Fille du 14 juillet d’Antonin Peretjatko).
Hier encore, il manifestait un sens de la fête particulier avec un bas de pyjama en guise de costume pour un mariage (Le Sens de la Fête d’Eric Toledano et Olivier Nakache). A travers tous ses rôles ou presque, ce type fantastique aux airs euphoriques et tendres d’un Depardieu des débuts, a pris sa carte d’abonné au tristesse club. Et c’est ce détail qui nous le rend infiniment sympathique.

 

 

Enfant d’une époque idiote

La cause de cette tristesse de cinéma n’est autre que les filles, mais dans les faits, dans le coeur euphorique et fragile de Vincent Macaigne, l’origine est plutôt politique, au sens large du terme. Il n’est pas un gentil distrait par l’amour, non. Il y a bien pire que d’être démoli par les filles, il y a le fait de l’être par l’époque.
Sur les planches, en meneur de troupes, ou derrière la caméra plus récemment, Vincent Macaigne parle d’elle, la maltraite, lui cause comme rarement on ose lui causer. Certains trouvent ça agaçant, tout ce bruit et cette fureur, ces saccages en live de scène – message de service : courrez voir ses pièces de théâtre ! -, d’autres pensent que cette méthode est réconfortante.

Réconfort

Parce qu’il est « désespérant d’être nous », de cet éternel ou très actuel inconfort est né Pour le réconfort, adaptation plus que libre de La Cerisaie de Tchekhov. Pour ce nouveau et premier long métrage, le cinéaste a tourné dans la campagne orléanaise avec ses camarades de toujours. Des retrouvailles qui tournent aux règlements de compte d’une société bloquée, où la lutte des classes n’est pas un terme réservé au siècle dernier.
Nul doute que derrière comme devant l’écran, la division vise à faire naitre une réponse aux saletés de l’époque : des pensées, des dialogues. Rien de plus, rien de moins, mais déjà ça…. Par ses actes de cinéma, ses rôles, sa voix éraillée, son corps impatient et son regard malicieux, Macaigne, comme un héros russe d’un autre temps, pense que la beauté sauvera le monde et que l’art en est l’instrument. Dans un touchant court-métrage signé par et avec son ami Louis Garrel (La Règle de Trois) où il incarne encore un garçon abimé par une fille, il criait déjà : « Il ne se passe rien ! ». Bien justement, avec lui, il se passe quelque chose. D’excessif et de délicat. C’est déjà ça.


 

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