Et si l’affiche du Festival de Cannes avait oublié d’être politique ?

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Après la joie immédiate de voir Marianne Renoir embrasser sans entrave son Pierrot le Fou sur l’affiche de la 71 ème édition du Festival de Cannes, vient le temps étrange de la déception. Ce baiser entre Belmondo et Karina, désiré comme « un retour à l’amour » par la tête pensante du Festival, n’oublie t-il pas de témoigner du désir premier du Pierrot de Jean-Luc Godard, le Pierrot d’avant mai 68 ?

Pour le commun des mortels, une affiche du Festival de Cannes n’a pas grand intérêt. Pour le mortel biberonné à la grande messe du cinéma mondial, c’est une toute autre affaire. En bons fanatiques de la Nouvelle Vague et de ce filou de Jean-Luc Godard, on a naturellement envie de faire comme tout le monde et de s’emballer pour l’affiche dévoilée pour la 71 ème édition du Festival de Cannes. Bien joli baiser, bien joli couple, bien joli hommage à la triplette légendaire du cinéma français que formèrent en l’espace d’une demi décennie Karina-Godard-Belmondo. Voilà à peu près ce que provoque dans les médias le lever de rideau sur cette (superbe) affiche. Une affiche patriote par ses couleurs, aimante par sa douceur et réconciliante par le baiser hautement désiré entre un homme et une femme. « Joyeuse, exubérante et libre » c’est par ce triptyque de compliments que Thierry Frémaux et Pierre Lescure, les deux capitaines du navire Cannes ont, quant à eux, qualifié le choix de cette photographie de Georges Pierre, revisitée par la graphiste fan de cinéma Flore Maquin. « Un retour à l’amour » après des mois d’affaires Weinstein et #MeToo. Pour le reste rideau.

La querelle de l’image

Quand la machine à rêves remonte le fil du temps, le cinéphile est toujours heureux. Cette histoire d’affiche et l’interprétation à lui donner colle idéalement à la récente question posée en une des Cahiers du Cinéma. « Pourquoi le cinéma ? ». Réponse très primaire : pour être reconnecté(e) à celui/celle qu’on était à cet instant où l’on a découvert pour la première fois Marianne Renoir embrasser son Ferdinand Griffon. Une fois comblée, notre sensibilité ne peut que s’emballer. Puis, à la sensibilité primaire succède la leçon de cinéphilie godardienne. Bien que notre ami Pierrot soit notre JLG préféré, il ne dit pas ce que le Festival souhaite lui faire dire.

« Le cinéma et la vie, c’est aussi l’amour ». La phrase aux facilités Lelouchiennes a été prononcée par Thierry Frémaux lors de la conférence de presse pour justifier cette image. Déso Thierry et les autres, vous n’avez semble t-il pas compris : d’amour véritable il en est plus question chez Truffaut que chez Godard. Au soleil de Porquerolles, il aurait fallu préférer la neige de La Sirène du Mississippi et Bebel, joyeux et souffrant à la fois, dans les bras de Catherine Deneuve. Ce n’est pas avec Godard que l’on tourne la page de la guerre des sexes, chez lui l’homme et la femme sont irréconciliables. Sauf dans la mort. 

 

 

Le potentiel soixantehuitard de l’ami Pierrot

Dans les lignes dithyrambiques rédigées à la va-vite par les médias pour commenter l’image culte et glamour de notre Bebel national, 85 piges au compteur, échangeant un baiser avec la muse de la Nouvelle Vague, on a négligé l’idée que s’emballer pour le baiser c’était oublier comment et pourquoi Godard l’a mis en boîte. Oublier sa date, son contexte, son but. « Une saison en enfer. L’amour est à réinventer. La vraie vie est ailleurs » scandait alors Pierrot/Belmondo.

Lors de la conférence de presse pour l’annonce des films en compétition, la question des hommages à Mai 68 est survenue alors que la réponse était sous nos yeux, dans l’image même de cette nouvelle édition. Aucun ponte du festival ne l’a mentionnée, rectifions le tir. Juste avant le Godard de La Chinoise, le Godard de « Je vous parle solidarité avec les ouvriers et les étudiants, et vous me parlez travelling et gros plan…Vous êtes des cons » proféré en mai 68 au Festival de Cannes, il y a le Godard de Pierrot le fou. A sa sortie en salles, l’ami Pierrot et sa nana furent interdit au moins de 18 ans pour « anarchisme moral et intellectuel ». Rien que ça. On était en 1965 et à cette date précise il était encore bon d’interdire. Interdire qu’un couple quitte Paris à vitesse grand V en déclarant solennellement sous l’oeil fraternel de la statue de la Liberté : « De toute façon, il était temps de sortir de ce monde dégueulasse et pourri. », où une fille à la poitrine « émouvante » déclare ouvertement « baise-moi » sur une plage déserte de Porquerolles et où un garçon se fait dynamiter la tête en Technicolor pour retrouver l’immensité de l’éternité et la mer allée.

Retour à la vie plutôt que retour à l’amour

JLG était sur le point d’en finir aussi bien avec la Nouvelle Vague qu’avec sa femme/muse d’alors, Anna Karina. Pierrot le Fou n’est pas seulement une cavale romantique et noire de deux amoureux, mais celle de deux âmes esseulées dans un monde abimé par les guerres d’alors (Algérie et Vietnam) et tiraillées par les idéologies de l’époque (capitalisme à l’américaine et communisme à la russe). Un monde d’avant 68 sur le point d’exploser, sous l’oeil d’un type qui sent qu’il ne peut plus faire comme avant. De tout temps, ce genre de type en énerve un paquet d’autres.
Ferdinand / Pierrot / Godard rompent avec une vie établie saturée par les convenances, les slogans publicitaires et la sociabilité. Cette oeuvre somme et explosive (re)connue pour boucler les années Nouvelles Vague de Godard, annonce le désir de voir fleurir un joli mois de mai 1968. En cela, cette affiche qui fleurira en mai 2018 sur la Croisette peut se lire non pas comme un retour à l’amour mais comme un retour nécessaire au politique dans la vie. Une affiche aux allures d’hommage à ce printemps français qui ne fit que suivre la marche d’un monde qui désirait se refaire, en incluant le mot vie à chaque instant de celle-ci. Un peu comme l’instant présent le réclame aussi.

 

 

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