Alain Delon en cinq films inattendus

 

Au casting de cette 72 ème édition du Festival de Cannes,  un vieux de la vieille qui n’y avait jusqu’alors jamais été récompensé. Malgré maintes critiques à l’égard du célèbre festival, Alain Delon peut enfin parader sur la Croisette avec une Palme d’Honneur, remise le 19 mai dernier. Horreur et injustice pour ceux qui n’ont en mémoire que le Delon conjugué à la troisième personne qui répand sa bile contre le monde moderne dans les médias ; Réparation pour ceux qui aiment à se souvenir que sans Delon, les films suivants n’existeraient pas et que sans eux le cinéma mondial (car oui, Alain Delon fut une star internationale) serait sérieusement amputé de quelques chef-d’oeuvres. Retour sur cinq films où Alain Delon n’était pas (que) là où on l’attendait.

L’Insoumis

Alain Cavalier (1964)

 

De quoi ça parle : À seulement 29 ans et une reconnaissance mondiale suite à son interprétation de Tancrède dans Le Guépard de Luchino Visconti, Delon prend un risque majeur en endossant la double casquette acteur/producteur pour ce film sur la Guerre d’Algérie… en 1964. Oui, oui vous avez bien lu la date. Pour ses débuts en tant que producteur, lui, l’ancien membre de l’Armée Française qui avait combattu en Indochine et ne cessait de vanter les bienfaits de cette expérience, a choisi un film d’auteur aux accents engagés. Il a fait le choix de la difficulté, celle de l’histoire à peine bouclée.
Car à l’époque, l’Hexagone préfère encore cultiver le silence autour de ce qu’il est (de mauvaise) coutume d’appeler les « événements d’Algérie ». L’Insoumis est le portrait de Thomas Vlassenroot, un déserteur, ancien soldat de la légion étrangère qui a fricoté avec l’OAS et a surtout trahi cette armée secrète pour sauver Dominique Servet, une avocate interprétée par Léa Massari, en charge de la défense d’algériens révolutionnaires. 

La touche Delon : Le troisième film du réalisateur Alain Cavalier n’est bien évidemment pas du goût du gouvernement en place. Ce film noir, bien avant d’être politique, raconte une individualité soumise à une désobéissance nécessaire et quasi instinctive, quitte à périr.
Dans cette course vers la mort, Delon quitte à jamais la juvénilité de ses premiers films, néglige sa beauté et rencontre enfin son air le plus fascinant : celui d’un félin indomptable. Un magnétisme inégalé qui explose dans un monologue de possédé magnifique, quasi prophétique à base de “moi j’aime le jeu, l’argent, les femmes, les chiens, j’aime la vie”. Impossible alors d’oublier son visage halluciné qui s’abandonne aux bras de la mort. Cavalier dira plus tard que « filmer Delon c’était comme filmer une sculpture en mouvement ».

 


Le Professeur

Valerio Zurlini (1972)

 

De quoi ça parle : Pour beaucoup Alain Delon c’est le corps sculptural auprès de Romy Schneider dans La Piscine, l’élégance partagée avec Belmondo dans Borsalino ou la volubilité du jeune Tancrède dans Le Guépard. En vérité, Alain Delon ne sidère jamais autant qu’en personnage au bout du rouleau promenant sa carcasse solitaire écrasée par les choses de la vie.
Dans sa filmographie, quelques films laissaient ainsi présager du Delon d’aujourd’hui. Pas celui qui professe des horreurs dans les médias mais celui qui vit avec ses fantômes. Parmi eux : Le Professeur de Valerio Zurlini. Dans ce film franco-italien de 1974, Alain Delon incarne Daniele Dominici, un prof de poésie. Une première pour l’acteur plus coutumier des rôles de flic ou de voyou. L’habit ne faisant pas le moine, il joue ici un fonctionnaire qui se fout des convenances. Affecté dans un nouveau lycée, il annonce la couleur dès son premier cours. « Moi je suis ici pour vous expliquer pourquoi un vers de Pétrarque est beau, et ça je crois savoir le faire. Le reste m’est parfaitement étranger et m’ennuie, je préfère que vous le sachiez tout de suite ». Chez Zurlini, remplacez Pétrarque par le cinéma, et vous obtenez l’homme Delon à ce tournant des années 70.

La touche Delon : Sur ses épaules, le poids déjà assez conséquent de la médiocrité du monde lui pèse. Cheveux gras et barbe naissante, clope au bec et manteau beige sur le dos, il déambule en solitaire dans les rues brumeuses d’une Italie en proie à la débauche et à la perte d’idéaux. Son errance fantomatique le conduit dans les bras d’une élève aussi cafardeuse que lui, Vanina (évanescente Sonia Petrova). Ensemble, ils vont tenter de tromper la mort pour un temps.
Avec Le Professeur, Zurlini filme l’évanouissement d’un monde et la disparition d’un homme. Delon n’y enfile pas son sublime masque de beauté arrogante teintée de mystère, il dégaine simplement son spleen dans le brouillard d’une ville perdue de l’Italie du Nord où ennui et grande faucheuse guettent, comme toujours. 

 

 


Deux Hommes dans la ville

José Giovanni (1973)  

 

De quoi ça parle : Près d’une décennie avant son abolition, la peine de mort se retrouve sujet central d’un film avec au casting le patron (Jean Gabin), l’héritier proclamé du patron (Alain Delon), et aux manettes un habitué de la collection Série Noire qui est passé par la case prison (José Giovanni).
Deux Hommes dans la ville est le récit de la réinsertion difficile d’un ancien détenu à qui la société des hommes, comme la machine judiciaire, ne pardonnera jamais le passage par la case prison. Delon, sans grande stupéfaction, écope du rôle de l’ancien détenu, Gino Strabliggi, qui après avoir purgé 10 ans de prison pour braquage décide de ne pas replonger et de rentrer dans le rang. Jean Gabin enfile le costume de Cazeneuve, inspecteur de police à la retraite, qui l’aide à se réinsérer. Mais c’était sans compter sur le zèle pervers de la police de cette époque.

La touche Delon : Film comme seul le cinéma français des années 70 savait en produire, Deux Hommes dans la ville détonne dans la carrière d’Alain Delon, adepte des rôles de voyou à la vie à la mort. Une fois encore, c’est la grande faucheuse qui l’attend au bout du chemin. Le cérémonial glaçant de la peine de mort par guillotine, le curé, la chemise déchirée au col pour que la lame fasse correctement son boulot et cette dernière clope sont autant de détails choquants que le cinéphile n’oubliera jamais, comme les yeux pétrifiés de Delon sur celle qui va venir lui ôter la vie.
Deux ans plus tard, Delon en interview avouera ne pas être « résolument contre la peine de mort » mais ajoutera que « le propre d’un acteur est d’être apolitique », justifiant ainsi son envie de faire ce film, et même de le produire. « C’est le propre de l’acteur de tout jouer » confira t-il avant d’égratigner non sans un malin plaisir les acteurs dit « de gauche » réfractaires aux rôles de salauds. 

 

 


Monsieur Klein

Joseph Losey (1976)

 

De quoi ça parle : « Parce que c’était un tabou et une tragédie, personne ne voulait faire ce film » aime à rappeler Alain Delon. Lui, si. Il voulait être ce Robert Klein. Ce marchand d’art qui, à Paris en 1942, fait prospérer sa fortune en rachetant à des prix dérisoires les biens de français de confession juive qui cherchent à fuir la France occupée. Ce Robert Klein qui, sur son palier un beau matin, découvre un journal réservé aux juifs adressé à un autre Robert Klein. Delon a tout fait pour produire et jouer Mr Klein dans une France des années 70 encore frileuse à l’idée de raconter la déportation et l’extermination des juifs durant la Seconde Guerre Mondiale et, par extension, dire sa propre responsabilité.
Au scénario, deux habitués d’histoires sur l’Histoire : le réalisateur de Z, Costa Gavras, et Francos Solinas auteur de La Bataille d’Alger. Alain Delon en propose la réalisation à Joseph Losey, metteur en scène américain avec qui il a tourné cinq ans plus tôt L’Assassinat de Trotsky. Cette seconde collaboration fait figure de pièce majeure dans la filmographie des deux hommes qui mettent beaucoup de leurs fêlures dans ce film trouble sur l’identité.

La touche Delon : Ensemble, l’un devant, l’autre derrière la caméra, ils racontent l’histoire la plus vieille et angoissante du cinéma : un homme est pris pour un autre et assiste à l’effondrement de sa vie. Klein part à la recherche de son homonyme pour réussir à s’innocenter de sa judéité supposée. Sa quête le mènera jusqu’au Vel d’Hiv’, un 16 juillet 1942. Dans la scène finale, Losey filme Klein emporté par la foule dans la plus grande indifférence, victime volontaire de la propre machine infernale auquel il a participé comme tant d’autres par son indifférence. Robert Klein devient Robert Klein et Delon se laisse encore une fois emmener vers la mort, celle des camps de concentration.
« C’est un film qui montre ce que des gens très ordinaires, tels que nous pouvons en rencontrer autour de nous, sont capables de faire subir à d’autres gens ordinaires » répétait le cinéaste, qui obtiendra le César du meilleur réalisateur pour ce film majeur d’une rigueur exemplaire sur la déportation, l’antisémitisme et la responsabilité de l’Etat français. L’un des premiers.

 


Nouvelle Vague

Jean-Luc Godard (1990)

 

De quoi ça parle : Trente ans après le mouvement qu’il a manqué – à l’inverse de l’ami Belmondo – Alain Delon devient acteur de la Nouvelle Vague. Projeté à Cannes en 1990, Nouvelle Vague est le  35ème film de Jean-Luc Godard, le 80ème pour Delon. L’acteur himself, version 3ème personne du singulier dira : « lorsque j’ai accepté ce film ce n’était pas pour faire un film de plus de Delon mais pour faire un film de Godard ». Certaines mauvaises langues jugeront ce long-métrage comme la rencontre de « deux melons » en plein creux de la vague.
Or, avant d’être un objet alléchant pour la Croisette, Nouvelle Vague est une réjouissance pour cinéphiles. D’ailleurs, nul doute que Delon n’a pas tout compris au scénario de celui qu’il estime être « un grand directeur d’acteurs » et « un grand auteur avant d’être cinéaste ». Comme souvent chez JLG, le scénario dit peu de choses si ce n’est qu’une riche héritière sauve un inconnu au bord d’une route, un certain Roger Lennox, un homme faible et distant, qui deviendra son amant avant de disparaître suite à une noyade dans les eaux du Lac Léman. Un jour, il réapparaît : sa beauté sera identique, son tempérament radicalement opposé…

La touche Delon : Dans Nouvelle Vague, Delon rejoue son rôle favori : celui d’instrument dans les mains d’un maître. S’il confiera avoir été irrité par cette habitude « godardienne » qui consiste à tout livrer au dernier moment et donc à lui confisquer toute possibilité de préparation, il ne cessera de vanter la grandeur de JLG et la « communication innée » entre eux. JLG, toujours plus filou, joue avec les ficelles du mythe Delon et de sa filmographie. Dans une scène, on demande au premier Roger Lennox ce qu’il fait là. Réponse de Lennox/Delon : « Je fais pitié ».
Godard esquinte le mythe puis noie l’acteur qui a du faire face à tant de pièges en eau trouble : Plein Soleil, Mélodie en sous-sol, La Piscine, Les Aventuriers… Il le soumet de nouveau a la grande faucheuse avant de le ressusciter, laissant entrevoir la possibilité d’un malentendu autour de Delon : « De l’extérieur rien ne vient distraire ma mémoire, c’est tout juste si j’entends, de loin en loin, la terre gémir doucement dont un rayon déchire la surface et l’ombre me suffit ». 

 

 

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