Histoire d’Adèle H.

© Thomas Laisné

 

Pour nous, ce Festival de Cannes 2019 peut être résumé en deux mots : Adèle Haenel. Présente dans trois films et trois sélections différentes, elle a marqué cette 72ème édition de son empreinte. Ça valait bien un portrait énamouré.

Au Festival de Cannes, il y a quelques jours, Pedro Almodovar passant à côté d’elle s’arrêtait pour lui témoigner à la va-vite son admiration. En face, le corps d’Adèle Haenel semblait dans l’incapacité de réagir, seulement de disparaître sous le poids du compliment. « Voilà du coup, je suis embarrassée » lâchait-elle aussitôt de sa voix particulière à la journaliste qui l’interrogeait. 

C’est un fait : Adèle Haenel a dû mal avec avec l’admiration qu’on porte à son travail. Et nous, on a dû mal à structurer notre pensée pour retranscrire notre admiration pour celle qui, à tout juste 30 ans,déjà fait plusieurs fois actes de présence sur La Croisette et y est de retour cette année avec pas moins de trois films : Le Daim de Quentin Dupieux en Quinzaine des Réalisateurs, Les Héros ne meurt jamais de Aude-Léa Rapin en Semaine de la critique et enfin, en compétition officielle, le très attendu Portrait d’une jeune fille en feu de Céline Sciamma, sérieux prétendant à la Palme d’Or.

Portrait de la jeune fille en feu (2019)

En liberté

Sans prétention mais avec une rigueur extrême, la demoiselle Haenel dynamite le cinéma français, fait redescendre le 7ème art de son piédestal en l’embrasant de ses rôles remuants et fait exploser au passage les petits discours sages et les poses glamour habituelles.
“Adèle Haenel, Adèle Haenel, Adèle Haenel”, répétez-le façon “Antoine Doinel, Antoine Doinel, Antoine Doinel” et vous vous apercevrez que cette Adèle H. est bien d’un nouveau temps, d’une nouvelle trempe, d’une autre famille de cinéma. 

Le tragique ? Très peu pour elle. Elle lui préfère le politique. Adèle Haenel joue dans une catégorie plus réelle, moins artificielle. Celle qui consiste à ne pas faire n’importe quoi avec n’importe qui. Cela veut dire quoi d’ailleurs « mieux » ? Certainement qu’on lui fait davantage confiance. Qu’un film avec elle, on y fonce les yeux fermés sans hésiter, sûr de savoir qu’elle ne nous servira jamais aucun baratin réchauffé. Sa simple et juste liberté transpercera l’écran et arrivera sans difficultés jusqu’à nos cœurs, les rechargeant pour quelques heures.

L’enfant du siècle

On aimerait faire l’impasse sur son physique pour expliquer notre fascination pour elle. Éviter la rime facile de l’Adèle « belle et rebelle ». Hélas, la première cause de cette fascination pour elle se cache dans les traits de son visage. Dans ce menton souvent bougon mais éblouissant quand il s’accompagne d’un large sourire. Dans la profondeur d’un regard bleu-vert luisant, traversé régulièrement par la colère, la malice ou les larmes selon le scénario interprété. Cette moue dont la bouche débite des mots qui tantôt tâtonnent, tantôt cognent d’une voix singulière qu’elle traîne de film en film depuis son adolescence.

Les Diables (2002)

 

Née dans une banlieue rouge et parisienne, à Montreuil, cette fille de prof et de traducteur monte très tôt sur les planches. Seul endroit où elle fiche « un peu la paix » à ses parents plaisante-t-elle en interview. Adèle est du genre agitée mais pas du genre à faire n’importe quoi. Elle n’a que 12 ans quand elle se retrouve tête d’affiche du film de Christophe Ruggia, Les Diables (2002).
Peu importe le succès critique, elle tient à poursuivre ses études et à éviter d’attirer l’attention de ses camarades de classe. « Passe ton bac d’abord » sera son propre mot d’ordre. Elle aime la philo, la socio et tous bouquins que vous font dévorer ces disciplines là. Elle tient aux mots, et encore plus à leur sens. Peu importe son âge, en interview ou sur un plateau de tournage, majeure ou non, c’est toujours la même rengaine qu’elle entonne : toujours chercher le bon mot, la bonne intonation pour plaquer la bonne émotion, quitte à créer des blancs vertigineux qui vous laisse le temps vous rendre compte que les personnes qui prennent le temps de réfléchir en interview se font rares… et précieuses.

La jeune fille en feu

Le cas Haenel fait réfléchir. Cette nécessité de réfléchir, de toucher juste, transparait très vite dans ses choix de carrière. Carrière est d’ailleurs un mot qu’elle n’apprécierait sans doute pas. Sa filmographie est pourtant un palmarès à elle toute seule. Elle a joué avec ceux qui comptent. Pas forcément dans la catégorie box-office mais dans celle d’en face, celle où l’enjeu est la qualité politique du récit et de la mise en scène.
Ça commence au fond d’une piscine, à peine sortie de l’adolescence. Sous l’égide de Céline Sciamma dans le sensationnel Naissance des Pieuvres, Adèle prête ses traits gracieux à ceux d’une fille en proie aux prémisses des premières fois et qui fascine quiconque la croise, garçons ou filles. Succès critique, Adèle Haenel peut commencer à faire des vagues dans le cinéma français.

Naissance des pieuvres (2007)

 

Cérébrale et physique, précise et brouillonne, grave et légère, fulgurante et silencieuse, féminine et masculine, fatale dans tous les cas, Haenel imprègne la pellicule avec cette ambivalence brute. Chaque rôle enfilé est une incarnation de ce que le cinéma doit être dans la langue de l’actrice : une force qui transperce l’écran. Une vingtaine de films à son actif et toujours cette même activité brûlante : embraser l’écran, mettre à feu les certitudes et ré-allumer les sensations de complexité et de courage.

La combattante

Si on reprend chronologiquement la filmographie sans faute majeure, à chaque nouvel épisode l’actrice donne vie à des personnages au courage aussi béant que les failles qui les habitent. Dans le très juste Suzanne (2013) de Katell Quillévéré, elle jouait une soeur-courage, pimpée comme rarement et prête à en découdre comme toujours avec les choses peu clémentes de la vie. Dans l’explosif Les Combattants (2014) de Thomas Cailley, elle malmenait son corps et celui de son camarade de jeu (Kévin Azais). Son absence de sourire, son refus des convenances et son air cassant faisaient goûter aux spectateurs un breuvage inédit. Dans le gargantuesque Les Ogres (2016) de Léa Fehrer, en costume de saltimbanque, elle alimentait des désirs de liberté exubérante. Dans le militant 120 battements par minute (2017), elle était en première ligne d’un combat, celui d’Act Up, et d’une réalité que personne ne voulait voir. Enfin plus récemment, aux côtés de Pio Marmaï dans En liberté !, elle confirmait à qui l’observe avec minutie depuis une décennie que la comédie était faite pour elle.

En liberté ! (2018)

 

Ce n’est pas un compliment ou un prix qu’on aimerait adresser à Adèle Haenel. Le cinéma français s’en est déjà chargé en lui remettant un César du meilleur espoir féminin pour Suzanne et un César de la meilleur actrice pour Les Combattants. Non, c’est un merci qu’on aimerait lui écrire. Merci pour sa re-définition du cinéma comme « outil de chaos ». Merci d’être une source de plaisir de cinéma pour toutes les filles qui ont entendu depuis l’enfance « t’es pas assez féminine, t’es pas assez ceci, fais pas ci, fais pas ça et reste à ta place surtout ». A chaque nouvelle apparition, sans arme, ni violence mais avec une simple intelligence, Adèle Haenel est un majeur fier levé en l’air et lancé aux représentations éculées. 

 

 

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