Leto, rock’n’soviets

Classé dans : Cinéma, Le 140 | 0

 

Dans un noir et blanc émouvant, le metteur en scène et cinéaste russe Kirill Serebrennikov revient sur une page peu connue du rock russe. Menés par un trio d’acteurs éblouissants de justesse, Leto transpire littéralement le rock, la camaraderie et la liberté. Trois valeurs qui nous vont droit au cœur.

Si vous avez manqué le début : Leningrad, un été du début des années 80. En amont de la Perestroïka, les disques de Lou Reed et de David Bowie s’échangent en contrebande et une scène rock émerge. Mike et sa femme Natacha rencontrent le jeune Viktor Tsoï. Entourés d’une nouvelle génération de musiciens, ils vont changer le cours du rock’n’roll en Union Soviétique.


Explosion grisante de cinéma et de rock’n’roll – accessoirement les deux meilleures choses de la vie – Leto, du metteur en scène Kirill Serebrennikov, reste longtemps en tête après sa première vision et donne l’envie irrépressible de se mettre au russe.
La magie de ce long-métrage, injustement non primé mais hautement salué au dernier Festival de Cannes, tient précisément dans son incroyable talent à façonner, dans un horizon gris, morne et surveillé, des bulles vivifiante de liberté, des instants d’intense grâce et de pure fantaisie entre camarades, dans un pays qui cherchait à ce que chacun rentre dans le rang sage d’une idéologie défaillante.

Back in the USRR

A l’aube des années 80, à Leningrad, camaraderie et bienveillance sont le ciment de la complicité entre le chanteur Viktor Tsoï, cofondateur de Kino considéré comme l’un groupes fondateur du rock russe, et Mike Naumenko, leader du groupe Zoopark. Leto retrace l’émouvante rencontre de ces deux-là en pleine fin de règne de l’URSS.
Ce biopic rock – tout sauf classique qu’on se rassure ! – débute naturellement par un concert. Peu ordinaire, il se tient dans le seul club de rock de la ville et ne connaît ni les évanouissements classiques, ni les cris couvrant les guitares électriques. La panoplie du fan de rock est férocement bannie du lieu.

Kirill Serebrennikov, assigné à résidence depuis août 2017, capte dans une scène d’ouverture d’une agilité folle toute la force contenue dans les regards, les pieds qui battent la cadence et les corps sagement assis qui rêvent de s’élever dans un grand bond pour communier dans l’incroyable satisfaction corporelle et mentale qu’est le rock’n’roll.
Mais, à quelques mètres de la scène où Mike et les siens jouent, les garants de l’ordre veillent à ce que les paroles et les gestes, côté scène comme côté public, ne dérapent pas. Ici la satisfaction est mystique, coincée en chaque for intérieur. 

Les dérapages que recommandent le rock n’auront lieux que quelques minutes plus tard, loin de la ville et de ses immeubles gris, dans le pur “leto”, comprenez été. Un été, sur un bout de plage que l’on agrémente de quelques bières et de guitares une fois la nuit tombée. Toute une faune imbibée d’un alcool joyeux entoure le beau Mike, y compris Natasha sa compagne. Et puis Viktor débarque, timide et ténébreux, prêt à lui dérober le statut de vedette. Mais, communisme oblige, personne ne veut voler la vedette à quiconque ici.
L’égalité entre camarades semble une vertu auquel le rock n’échappe pas, sur ce continent en tous cas. Tous assistent à la naissance d’un mythe, d’une amitié et d’un triangle amoureux. Un charme sans artifice (si ce n’est celui d’un noir et blanc pur) se déploie tout au long de cette séquence aux couleurs d’un songe et au goût de paradis perdu.

Leto ou le rock comme seule satisfaction

Le noir contraste avec le blanc et le rock tonitruant que chérit tant Mike – dont il connaît les moindres légendes et refrains – s’oppose à son calme et à son émouvant désir d’effacement. Dans des scènes plus amusantes que cyniques, Leto s’attarde sur les visages de la censure et le ridicule de ces figures de l’ordre face à ces gamins déjà imprégnés de la culture de l’Ouest. Bandant, planant, excitant, émouvant… Leto cumule ces sensations, communes à l’écoute d’un album de T-Rex ou de Bowie où l’on oublie la réalité et où l’on se sent libre d’être soi-même.

A certains moments, ce sublime biopic est pris d’un coup de folie énergique, inapproprié, court-circuité par un narrateur borderline, sorte de Joker sarcastique. Oui, parfois, Leto met les doigts dans la prise et s’électrise, s’allume, se métamorphose en clip méga inventif où les classiques du rock anglais et américains (Talking Heads, Blondie, Iggy Pop…) sont repris en coeur.
Peu d’épanchements, de cris, de disputes… Dans le chaos d’une époque qui semble en suspend, Kirill Serebrennikov met en scène le contraire d’un film rock où le synopsis vendrait le fameux triptyque “sex, drugs and rock’n’roll”. Plutôt un récit d’une douceur infinie.


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