Et si Peaky Blinders était la série d’époque la plus moderne du PAF ?

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Au milieu de ce morne hiver, Arte a eu l’excellente idée de proposer la saison 4 de Peaky Blinders. Certains honteux retardataires ont même pu remonter le temps et découvrir brutalement l’élégance noire de cette série où s’affrontent anciens soldats, révolutionnaires politiques, flics et voyous, pour gagner une guerre d’un nouveau genre dans le Birmingham de l’après 14-18.
Récit hypnotique et élégant, illustré d’une bande-son rock forcément primitive, Peaky Blinders réveille nos envies de ciné, de musique et de politique.

Chronologiquement, Peaky Blinders, série britannique diffusée sur la BBC depuis 2013, incarnerait à merveille la cousine lointaine et de surcroît bâtarde de Downton Abbey. Même unité de lieu : une ville anglaise ; même époque : l’entre deux guerres ; même récit : la vie d’une famille anglaise soumise aux soubresauts d’une époque bien décidée à faire exploser l’ordre social. Mais les points communs n’iraient guère plus loin.
Le gang formé par les trois frères Shelby – Arthur, John et Thomas – n’a effectivement rien à faire à la table du clan Crawley… si ce n’est pour la renverser, en hurlant « Sur ordre des Peaky Blinders ! » avant de voler l’argenterie. Quand l’aristocratie anglaise idéalisée de Downton Abbey accepte tant bien que mal la fin de leur règne, les Peaky Blinders tabassent, magouillent et esquintent sans remords pour réussir à s’extraire des bas-fonds de l’industrielle et crade Birmingham.

Une lutte classieuse et rock avec armes et violence

Les Peaky Blinders (littéralement « visières aveuglantes ») ne sont pas des gangsters de fiction. Ils ont réellement existé à la fin du XIXe siècle dans les faubourgs de Birmingham. Dans l’atmosphère poisseuse de ce paysage industriel, ces voyous faisaient régner la terreur en costume trois pièces, le tout à l’aide des « visières aveuglantes » de leur casquette dans lesquelles ils planquaient une lame de rasoir pour blesser l’adversaire. Avec armes et violence, les Peaky Blinders n’étaient qu’une énième forme de lutte des classes : celle d’une jeunesse pauvre face à un ordre établi.

 

 

Les Peaky de Steven Knight ont obéi aux ordres, eux : ils ont parcouru les flammes de la guerre pour leur roi. Tommy Shelby et les siens ont failli perdre la vie dans les tranchées de la Somme en 14-18. Dès le premier épisode, la saloperie de guerre plane. L’opium, l’alcool, les bastons, les méfiances, elle est la cause de tout. « Qu’ils soient maudits pour ce qu’ils t’ont fait en France » hurle la tante des Peaky, Polly, quand Tommy garde une fois encore ses secrets pour lui.
Le synopsis, pour être sexy, dit que vous êtes ici en compagnie d’un gang de bookmakers illégaux qui fantasment leur sortie du ruisseau et l’argent facile, mais en vérité vous êtes au coeur de l’Europe meurtrie, au milieu d’un échiquier européen fracassé par pléthore de luttes.

« Dans Peaky Blinders, même ce qui est habituellement considéré comme laid peut être magnifié, explique Steven Knight. Une usine couverte de suie brille de mille feux ou devient mystérieuse dans ses volutes de fumées. » Lumière, costume, photographie, tout ici participe à la constitution d’un tableau de maître que le spectateur se plaît à décortiquer. Un tableau de maître accompagné d’une bande-son singulière pour couronner le tout. Les Peaky ne portent pas de blousons noirs et pourtant ils en ont l’allure.
Cette équipée sauvage est sublimée par les guitares et voix fracassés de Nick Cave, PJ Harvey, The White Stripes, Arctic Monkeys et Radiohead (pour ne citer qu’eux). Ce contraste musical provoqué et provocant sort indéniablement cette série d’époque de la famille des séries british. Il brise la lourdeur d’une reconstitution sage et lisse. Rock rugueux ou en proie au spleen, cette bonne vieille musique du diable prolonge le fantasme de ce clan.

Maux d’hier, maux d’aujourd’hui

Avec sa bande-son rock et son esthétisme soigné, Knight a préféré peindre son gang comme des demi-dieux quasi intouchables. Mais devant cette série il faut avoir le coeur, les poumons et le foie bien accrochés. Peaky Blinders plonge son innocent spectateur au moment où le XXè siècle perd son innocence. Celui des clans, des luttes en tous genres, de l’après Première Guerre Mondiale, du stress post-traumatique des anciens soldats, des minorités (juives, italiennes, chinoises, russes) coincées dans les secousses d’une Europe fragilisée et trimballées jusque dans cette Angleterre industrielle. Tout un tas de détails historiques que les écrans, petits et grands, ont toujours renâclé à explorer.

 

 

La série d’époque maximise ici ses chances de plaire au plus grand nombre, non pas par son sujet en premier lieu mais par l’extraordinaire aura de ses héros, de « ses hommes ordinaires » à qui on a demandé, un jour de 14, « de faire cette merde, cette saloperie qui a chassé Dieu de leur tête », comme l’explique si brillamment l’un des leurs dans la saison 1.
La modernité de Peaky n’est pas seulement coincée dans la beauté de chacun de ses plans, elle se dessine aussi en filigrane dans les réalités hybrides d’alors, qui ressemblent cruellement aux nôtres : les difficultés des minorités avec une aristocratie décadente russe fuyant les bolchéviques, l’émancipation des femmes avec Ada, la soeur Shelby qui se découvre une conscience politique avec le communisme, l’apparition du syndicalisme avec l’intervention de Jessie Eden (qui a vraiment existé) dans la saison 4, ou encore la lutte des classes dans le paysage ouvrier et industrialisé des docks de Birmingham.
La toile de fond de Peaky Blinders apparaît intemporelle. Eternelle histoire de dominés désireux de briser leur chaîne et de réclamer justice aux dominants.

Peaky Blinders : des affranchis sous whisky 

De lutte des classes, il n’est question que de cela dans les ruelles boueuses et misérables de Birmingham. Au loin, les usines fument autant que Tommy Shelby, incapable de se priver d’une cigarette plus de 5 secondes, quand son frère Arthur ne peut tenir une minute sans un verre de Whisky. Dans Peaky Blinders, les verres, les clopes et la drogue circulent comme dans les meilleurs films de Marty Scorsese, où la violence fascine autant qu’elle effraie. Si Steven Knight cite souvent Le Parrain de Francis Ford Coppola comme source d’inspiration, on voit aussi beaucoup de Gangs Of New York.
Chaque saison comporte son lot de duels impitoyables et chaque duel entre les Shelby et leurs (nombreux) ennemis, qu’ils soient russes, juifs, ou italiens est – sans mauvais jeu de mots – une tuerie.  La violence est l’outil d’une émancipation nécessaire pour un héros convaincu que « ses mains sont faites pour l’or alors qu’elles sont dans la merde », pour paraphraser un célèbre héros de De Palma, qui aurait très bien pu traîner ses guêtres chez Scorsese…

 

 

Enfin, venons-en à l’autre attrait majeur de cette série d’époque : Tommy Shelby, incarné par les plus beaux yeux du cinéma anglais, Cillian Murphy. Acteur chéri de Christopher Nolan, aperçu en épouvantail fou dans son Batman Begins et en soldat anglais traumatisé dans son Dunkerque, il campe un héros convaincu, cabossé et violent, seul contre tous. Inutile de préciser que sans lui, son élégance et sa froideur hypnotique, Peaky Blinders n’aurait pas le même attrait.
Eternel taiseux, fin stratège et demi-Dieu pour ses dames, il est l’objet de tous les enjeux scénaristiques et techniques. Sa gueule est sujette aux excès d’ombre comme de lumière, et de sa bouche sortent les ordres les plus monstrueux et les diatribes les plus nihilistes. Chaque saison défile avec son lot d’aventures politiques et de désillusions amoureuses, et chaque saison éveille la possible (re)naissance du bon Tommy – celui d’avant guerre. Mais elle n’arrive jamais. Dieu merci.

Peaky Blinders a beau nous causer du Vieux Monde et de toutes les espérances qu’il vit naître et crever, elle nous les livrent dans une enveloppe d’une incroyable modernité, comme pour nous forcer à réfléchir à notre propre époque. Avec l’envie de nous enfiler whisky et clopes pour mieux la digérer.

 

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