Pedro Almodovar & Penélope Cruz : discussion entre une muse et son Pygmalion

© Sofia Sanchez & Maura Mongiello

 

Aujourd’hui Pedro Almodovar retrouve Penélope Cruz et Antonio Banderas, deux de ses acteurs fétiches, dans Douleur et gloire. Il y a dix ans tout pile, en 2009, nous réunissions le réalisateur et cette dernière, à l’occasion de la sortie d’Etreintes brisées. La muse et le Pygmalion. L’occasion de revenir sur leur histoire, le rapport d’Almodovar à ses femmes, et surtout à LA femme Almodovar, Penélope Cruz, au gré d’une heure de déclarations d’amours passionnées.

 

Avec En chair et en os, Tout sur ma mère et Volver, Etreintes brisées est votre quatrième film ensemble. Quels souvenirs gardez-vous de votre toute première rencontre ?

 

Pedro Almodovar : Je ne me rappelle plus si c’était en personne ou par téléphone…

Penélope Cruz : Moi, je me souviens de tout ! J’étais dans ma salle de bain quand le téléphone a sonné. « C’est Pedro Almodovar. » J’avais 17 ans, et je pensais qu’on me faisait une blague. Mais non, c’était bien Pedro. Je suis allée chez lui et on s’est installé dans sa cuisine. A ce moment là, il était en train de préparer Kika et il m’a dit que j’étais un peu jeune pour jouer ce rôle mais qu’il me promettait d’en écrire un pour moi. Et effectivement, j’ai fait des essais pour plusieurs rôles de En chair et en os, et il m’a donné celui de la prostituée qui accouche dans le bus.

Pedro Almodovar : Je l’avais vu dans Jambon, jambon où je l’avais trouvé magnifique. J’ai eu tout de suite envie de tourner avec elle mais c’est vrai qu’elle était toujours trop jeune pour les rôles que j’écrivais. Dans En chair et en os, elle était encore un peu jeune, pareil pour Tout sur ma mère, et même pour Volver où je pensais d’abord lui donner le rôle de la fille. Après coup, je me suis dit que non seulement elle pouvait incarner la mère, mais que l’inceste n’en serait que plus criant. Dans Etreintes brisées, elle est censée être une femme de 38 ans. Mais elle arrive à compenser par son jeu d’actrice. Et puis, il n’y a rien de tel que le désir pour arriver à faire quelque chose.

 

Penélope, quelle image aviez-vous de Pedro Almodovar et de son cinéma à ce moment là ?

 

Penélope Cruz : J’avais vu tous ses films. Celui qui m’avait le plus frappé était Attache-moi !
Je n’avais que 13 ans à l’époque, même si j’en faisais déjà 18. C’est grâce à ça que j’ai réussi à me faufiler dans le cinéma. C’est ce film qui m’a poussé à oser faire du cinéma. Dans cette même semaine, je me suis mise à chercher un agent et me suis inscrite à un cours de théâtre. C’est vraiment pour pouvoir travailler avec Pedro que je suis devenue actrice.

 

Penélope Cruz dans En chair et en os (1997)

 

En quoi ces quelques minutes dans En chair et en os ont changé la perception que les metteurs en scène avaient de vous ?

 

Penélope Cruz : Même si je n’avais que dix ou douze minutes à l’écran, ce rôle m’a ouvert beaucoup de portes. Tous les réalisateurs n’ont pas l’imagination et le courage de Pedro pour nous essayer dans des personnages que l’on n’a encore jamais joué. Très souvent, les réalisateurs sont assez frileux. Pedro, lui, sait jusqu’où il peut nous amener.

 

Qu’avez-vous vu en elle que d’autres n’étaient pas parvenu à percevoir ?

 

Pedro Almodovar : Ce qui m’a impressionné, c’est surtout cette force naturelle qu’elle porte en elle. C’est quelque chose de très personnel, comme un lien à la terre, quelque chose d’ancestral lié pour moi à la féminité. Bien qu’elle ait été très jeune, elle représentait déjà l’éternel féminin. Pour moi, c’était une découverte totalement inattendue. Jusque là, elle avait surtout travaillé dans le registre de la jeune fille urbaine, plus en rapport avec son âge. Mais elle aurait pu tout aussi bien représenter un personnage de paysanne, je suis sûr qu’elle en aurait été capable. Cette première scène d’En chair et en os, qui aurait pu tout aussi bien être un court métrage à part, a eu énormément de succès auprès des réalisateurs. A l’époque, on m’a même dit que c’était ce que j’avais fait de mieux. C’était grâce à elle.

 

En quoi Penélope porte-t-elle en elle les grandes figures du drame noir américain et celles du néoréalisme italien… les Linda Darnell, Gene Tierney, Magnani, Sophia Loren, Claudia Cardinale… ?

 

Pedro Almodovar : Penélope n’en est peut-être pas consciente, mais elle peut jouer toutes les femmes. Le registre dans lequel elle est le plus naturellement à l’aise est celui du néoréalisme italien, soit ces rôles de femmes du peuple extrêmement expressives, expansives, qui ont une énorme force vitale pour survivre et parviennent en même temps à résoudre tous les problèmes de la vie quotidienne avec une immense grâce. Je crois que c’est là qu’est son plus grand don, même si nous avons encore de très nombreuses Penélope à découvrir. Physiquement déjà, elle peut être toutes les femmes : Marylin Monroe, Audrey Hepburn, Gene Tierney dans les films noirs américains les plus sombres… Elle peut aussi jouer sur différentes tonalités, même si elle n’a pas l’expérience de la vie qui lui permet de se confronter à ce genre de personnage.

 

Ce qui était le cas avec Etreintes brisées ?

 

Pedro Almodovar : Oui. Pour jouer ces personnages de thrillers, il faut une beauté sombre. Et la beauté de Penélope est une beauté spectaculaire, lumineuse. Dans Etreintes brisées, si elle a réussi à jouer ce genre de personnage, c’est parce qu’elle a une foi aveugle en moi et que j’ai pu l’emmener où je voulais, vers un personnage sombre, qui a véritablement souffert de façon dramatique et sauvage. Si elle est parvenue à incarner ce type de femme malgré son manque d’expérience de ce type de souffrances, c’est grâce à son talent d’actrice.

 

Certains compliments peuvent donner le vertige… Que ressentez-vous quand Pedro vous voit déjà marcher dans les pas de Sophia Lauren ou Claudia Cardinale ?

 

Penélope Cruz : Pour moi ce sont des idoles. A aucun moment Pedro ne m’a demandé de les imiter. Elles restent des références pour que je puisse sentir le type d’énergie qu’il attendait de moi. Même chose pour le personnage de Lena. Souvent pour un acteur, c’est une image qui compte pour habiter vraiment un personnage. S’il peut y avoir quatre ou cinq femmes qui servent de références au personnage, au final, il suffit d’une image pour nous aider à trouver la bonne énergie.

 

Pedro Almodovar et ses actrices dans Volver (2005)

 

Pedro, vous avez dit ne pas avoir éprouvé de désir pour une femme depuis 25 ans. Jusqu’à Penélope…
(elle éclate de rire bruyamment)

 

Pedro Almodovar : Attendez, il faut que je calcule. (il prend un air profondément inspiré et inscrit « 84 » sur le bloc-note déposé devant lui et reprend enfin, souriant, et en français). Ah oui, la dernière fois c’était en 1984. (éclat de rire général) C’est vrai que lorsque nous avons tourné Volver, j’ai éprouvé du désir charnel pour Penélope. Mais bon, ce n’est pas allé plus loin parce que nous sommes tous les deux des êtres civilisés. Il ne faut pas oublier que le désir charnel est toujours accompagné d’insatisfaction. Là, en l’occurrence, l’insatisfaction était compensée par le fait de voir à quel point elle donnait la texture que j’attendais à son personnage. Il fallait que je puisse la filmer à partir de ce désir, qu’elle devienne désirable à travers ma façon de la filmer. C’est très important d’éprouver ce désir quand on cherche à le faire ressentir.

 

Si votre relation repose sur le désir, comment décririez-vous le lien qui vous unissez à vos anciennes actrices Carmen Maura, Victoria Abril et Marisa Paredes ?

 

Pedro Almodovar : Tout d’abord, je tiens à dire que j’ai fait 17 films et que je n’ai jamais eu de relation sexuelle avec aucune de mes actrices, ni aucun de mes acteurs. C’est une sorte de règle que je me suis imposé. Cela dit, le désir est un élément important. Si on satisfait son désir, ça peut totalement changer la relation de travail, à moins que l’on s’appelle Woody Allen, John Cassavetes ou Ingmar Bergman. Du plus, on finit inévitablement par parler des relations que l’on entretien avec ces femmes dans les films. Il vaut mieux éviter.

 

Sur quel mode fonctionniez-vous avec elles, alors ?

 

Pedro Almodovar : Il y a toujours beaucoup de sensualité sur mes tournages. J’ai besoin de toucher mes acteurs, de les prendre dans mes bras, de leur montrer ce qu’il faut faire. Je joue tous les rôles. C’est un travail très physique qui nécessite que l’on soit tous très à l’aise les uns avec les autres. Parce que s’il y a une scène où il faut lécher une chatte, et bien je m’y colle aussi pour montrer comment je veux que ce soit fait, comme dans Matador. (Penélope éclate de rire) Mais c’est vrai !

Penélope Cruz : Oui, oui, je sais.

Pedro Almodovar : Entre Carmen Maura (Pepi, Luci, Bom…, Dans les ténèbres, Matador, La loi du désir, Femmes au bord de la crise de nerfs, NDLR) et moi, il y avait quelque chose de très sensuel. On partageait une vraie passion pour notre métier. Et malheureusement, c’est cette passion qui a brisé notre relation… de façon très névrotique et douloureuse. Ça m’a appris à être beaucoup plus vigilant par la suite. Avec Victoria Abril (Attache-moi !, Talons aiguilles, Kika, NDLR), il y a avait une sorte de désir charnel. Tourner ces trois films avec elle était une vraie jouissance. Tant Carmen, que Victoria et Marisa Paredes (Dans les ténèbres, Talons aiguilles, La fleur de mon secret, Tout sur ma mère, Parle avec elle, NDLR) ont été en leur temps les reines de mon cœur. Elles sont inscrites à jamais dans mon histoire. Mais ce que m’a inspiré Penélope dans Volver n’avait rien de comparable.

 

Penélope Cruz et Pedro Almodovar sur le tournage d’Etreintes Brisées (2009)

 

Comment se débarrasse-t-on de références aussi envahissantes que les héroïnes hautes en couleur de Pedro Almodovar ?

 

Penélope Cruz : Je n’ai pas eu à faire d’exercice de détachement des précédents films de Pedro. Au contraire, tous ses films étaient pour moi une source d’inspiration. Il y en a que j’ai vu 20 fois. Mais je ne mélange pas les choses. Pendant qu’on tournait Etreintes brisées, j’ai revu Attache-moi !, qui est le film de Pedro que j’ai le plus revu. Et c’est toujours une source d’inspiration pour moi de voir ce qu’il parvient à tirer de ses actrices. Je n’ai pas eu à lutter pour trouver ma place parmi ces personnages. Après tout, ils sont tous si différents.

Pedro Almodovar : Chaque fois que je commence un nouveau film, c’est comme si je repartais de zéro. Je ne m’inspire jamais de mes expériences précédentes. Je préfère faire table rase de tout. Chaque film est comme une première fois, avec ce même sentiment d’incertitude, et cette même excitation.

 

Penélope, vous parlez souvent de Pedro comme d’une addiction : « Une fois que l’on a tourné avec lui, impossible de s’en passer ». Vers quoi aimeriez-vous qu’il vous porte ensuite ?

 

Penélope Cruz : La relation que j’entretiens avec Pedro a quelque chose d’unique, et ce depuis la première fois où j’ai travaillé avec lui. Dès que l’on échange un regard, on se comprend tout de suite. Pedro reste malgré tout extrêmement exigeant, et c’est aussi ce qui me plait. Je sais qu’il ne va pas me tromper, me dire que tout va bien si ce n’est pas le cas. Je sais qu’il est honnête, qu’il voit tout, qu’il me connaît très bien et qu’il souhaite le meilleur pour moi. Pedro met tout ce qu’il a dans chacun de ses films. Une relation comme celle-là est un véritable trésor pour n’importe quelle actrice. C’est quelque chose qu’on ne peut ressentir que pour une seule personne et qui, pour certains acteurs, ne se produit jamais. Maintenant, j’aimerais peut-être aller dans le registre de la comédie, jouer une de ses femmes névrosées qui reste encore un champ inexploré pour moi. Ces personnages ont une résonance en moi.

 

C’est avec Vicky Cristina Barcelona que Woody Allen a révélé cette facette de votre personnalité.

 

Pedro Almodovar : Ah oui ! Et il le faut remercier de nous avoir fait découvrir le côté névrotique de Penélope. (Penélope éclate d’un nouveau rire sonore) Si je pouvais faire un vœux pour toi, je te donnerai tous les grands rôles de Claudia Cardinale dans le cinéma italien, et en particulier dans les films de Visconti. Elle pourrait refaire Le guépard, Rocco et ses frères… et même des rôles plus napolitains comme Sophia Lauren. Je le redis : Penélope peut être toutes les femmes.

 

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Collectionneur d’images qui aime l’amour et les zombies. GPS vivant. Regarde généralement où il met les pieds, même s'il a souvent la tête dans les nuages. Cinélover adorateur de merveilleux. Aime aussi ranger sa chambre, les feux d’artifice, Woodstock et grimper le Machu Picchu. Et pas nécessairement dans cet ordre.

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