Pixar Story : confidences en direct des studios

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C’était il y a dix ans tout pile. Sous le soleil de Californie. Un petit patelin du nom d’Emeryville, face à San Francisco. Nous passions, ému, le portail des studios d’animation Pixar pour découvrir les premières séquences de Wall-E et une visite XXL de ce temple de la création. Une rencontre nous aura particulièrement marqué, celle avec Andrew Stanton, réalisateur de Wall-E donc, mais aussi du Monde de Némo. Avec un fond de nostalgie dans la voix, il revient sur les jeunes années du studio et ses ambitions d’alors. Allez, viens, on retourne en 2008.


Avec les succès à répétition des films Pixar, comment vous sentez-vous à l’idée de livrer Wall-E au public ? Nerveux ?

Andrew Stanton : (souriant) Ca fait maintenant 18 ans que je travaille chez Pixar et j’ai toujours l’impression d’avoir des papillons dans le ventre. Mais je dois avouer que je n’ai jamais été aussi excité qu’avec Wall-E. Tous les projets sur lesquels j’ai travaillé étaient très excitants, mais là, j’ai retrouvé un peu la sensation que j’avais en travaillant sur Toy Story, cette impression d’explorer un terrain encore vierge. Enfin, à une échelle plus modeste quand même. Toy Story restera le plus grand pas en avant que l’on ait fait.

Andrew Stanton, réalisateur de Wall-E et du Monde de Némo.

Il semblerait qu’il y ait une histoire de déjeuner entre John Lasseter, Pete Docter et vous derrière la genèse de Wall-E. Vous nous racontez ?

Ce n’est pas arrivé comme ça, tout d’un coup. En 1994, nous nous disions que peut-être que Toy Story fonctionnerait et que l’on aurait la chance de faire un autre film. A ce moment là, on était tellement préoccupé par Toy Story qu’on n’avait pas du tout le temps de penser à quoi que ce soit d’autre. Alors nous avons décidé de nous retrouver avec John Lasseter et Pete Docter et nous avons jeté sur le papier environ un million d’idées le temps d’un déjeuner. Certaines se sont changées en film, dont 1001 pattes. Pete avait mentionné quelque chose qui avait à voir avec le fait de faire face à ses peurs, et qui deviendrait plus tard Monstres et Cie. Personnellement, je savais que faire quelque chose sous l’eau serait cool, sans me douter que cela deviendrait Nemo. Un autre thème qui était ressorti de ce brainstorming était la science fiction. Personne n’avait encore fait de science fiction dans l’animation. Là, on s’est dit : « Et si l’humanité avait quitté la Terre en oubliant d’éteindre le dernier robot ? Et s’il continuait de faire le même travail pour l’éternité ? » Nous adorions ce pauvre personnage qui ne pouvait s’arrêter de faire ce pour quoi il avait été conçu.

Le quatuor original de Toy Story avec (de gauche à droite) : Andrew Stanton, Pete Docter, John Lasseter et Joe Ranft.

Et vous avez gardé cette idée dans un coin de votre tête depuis 1994 ?

Toujours. J’adorais cette idée ! Je me rappelle qu’à l’époque Pete m’avait dit que le robot devrait être comme R2-D2, qu’il ne devrait pas y avoir de dialogue et qu’on pourrait utiliser des sons pour qu’il s’exprime. Ce serait beaucoup plus séduisant. A cette époque, Toy Story n’était même pas encore sorti, alors on se disait que PERSONNE ne financerait jamais un projet comme ça. On était juste en train de fantasmer en se disant que ce serait cool. Et puis des années plus tard, me voilà en train de boucler Nemo, et à écouter des bandes sons pour trouver l’inspiration de certaines scènes (ce qui m’arrive souvent quand je travaille). Un des sons m’a refait penser à ce pauvre robot. Nous avions passé presque deux ans a essayé de faire de Woody un personnage auquel on puisse s’attacher alors que pour ce robot, dont je ne connaissais toujours pas l’histoire, je le trouvais toujours aussi attachant. C’est là que je me suis réellement mis à écrire… alors que j’aurais dû être en train de finir Nemo. Mes producteurs auraient été fous s’ils l’avaient su. (rires) Beaucoup de ce que vous avez vu dans le premier acte de Wall-E provient de ce que j’avais écrit à ce moment là. Après le succès de Nemo, je me suis dit qu’il était temps de le faire. Plus personne ne pouvait me dire non. (rires)

Eve+Wall-E, un sympathique comité d’accueil dans le grand hall d’entrée des Studios Pixar. A gauche, de grandes affiches aux couleurs du film ont été installé dans tout l’atrium. ©Christophe Chadefaud

Nous venons de voir les 35 premières minutes de Wall-E et nous avons été soufflés par le rendu très cinématique du film. A vrai dire, c’est peut-être le film le plus cinématique que Pixar ait jamais réalisé.

Je dirais que beaucoup de ces films sont cinématiques. Personnellement, j’ai été totalement soufflé par Ratatouille. Pour Wall-E, je voulais vraiment que l’on ait la sensation qu’il s’agisse d’une véritable caméra en train de filmer. Jusque là, nous n’avions jamais vraiment eu une histoire qui demandait ça. Et puis je me suis dit que notre technologie, nos softwares, étaient maintenant capables de le faire correctement. Nous avons embauché un vrai caméraman et créé un modèle réduit de Wall-E et de EVE que nous avons filmé de nuit dans le grand atrium de Pixar, sous différents angles. Enfin, nous avons créé un plateau virtuel de la même dimension que l’atrium. Nous nous sommes alors rendu compte que le rendu n’était pas le même. Quelque chose ne fonctionnait pas. Nos techniciens ont donc dû rattraper ce retard.

Quel était votre objectif en cherchant le rendu de vraies caméras ?

Pour moi, quiconque regarde beaucoup de films est une autorité en terme de cinéma. Pourquoi ? Parce qu’inconsciemment, nous connaissons la signification de tel mouvement de caméra, de tel changement de focale. Je me disais qu’en apportant cela à l’animation, le film gagnerait en crédibilité. Mon but principal était l’authenticité. Je n’ai jamais couru après le photo réalisme, mais je voulais que l’on puisse vraiment croire que cette boîte de conserve reposait physiquement sur la terre ferme. Parce que plus vous allez y croire, plus vous allez vous soucier de ce qui lui arrive. Ce n’était vraiment pas pour rendre le film plus sexy ou pour épater la galerie.

Luxo géant dans les jardins des studios Pixar.

Avez-vous rencontré des réticences de la part de Disney lorsque vous avez présenté ce film comme dépourvu de dialogue ?

Disons que ça a suscité une certaine nervosité… une hésitation si vous voulez. Mais je savais qu’ils n’y penseraient plus une fois devant le film, que si c’était fait comme je l’entendais, ils seraient juste happés par l’histoire. Et puis après tout, les films ont longtemps été racontés sans dialogue. Wall-E rappelle un peu les films de Buster Keaton et de Charlie Chaplin. Il n’y a pas de dialogues dans un sens conventionnel. Pourtant, vous en avez dès la première scène. C’est simplement sa façon à lui de parler, avec des sons plutôt que des mots.

Avez-vous toujours envisagé Wall-E comme une histoire d’amour ?

Oui, et c’est tout ce qu’il est. Tous les choix que j’ai fait pour ce film sont au service de cette histoire d’amour.

L’histoire d’amour d’une boîte à ordure.

Oui. (rires) Quand j’étais un enfant, on nous répétait tout le temps « ne jette pas, ne jette pas, ne jette pas… » Il ne fallait pas produire trop d’ordures. Je suis parti de là. J’avais besoin de cet univers recouvert d’ordures, dans lequel Wall-E ferait presque office de concierge. Ce serait un personnage triste. Rien n’est plus triste que de compacter des ordures, de reproduire en permanence la même action, tous les jours. C’est la définition ultime de la futilité.

Le look de Wall-E n’est pas sans rappeler celui du robot de Short Circuit, de John Badham. Etait-ce intentionnel ?

En fait, le look de Wall-E vient d’une paire de jumelles. (rires) En 2003, j’avais emprunté une paire de jumelles à un ami lors d’un match de baseball. Au final, j’ai passé quasiment tout le match à m’amuser avec comme je le faisais avec celle mon père quand j’étais enfant. J’y ai trouvé toutes les expressions dont j’avais besoin pour Wall-E. C’était parfait. Et j’adorais ce qu’on avait fait avec Luxo (la petite lampe de bureau, sujet du premier court métrage de Pixar, et devenue l’emblème des studios, NDLR). Vous ne le voyez pas comme un personnage mais comme une lampe. Ce n’est que lorsqu’il bouge enfin que vous voyez le personnage en lui. Pour Wall-E, je cherchais quelque chose qui soit une machine d’abord et un personnage ensuite.

Le Café Luxo : la cantine des animateurs de Pixar. Sympa, non?

EVE, la compagne de Wall-E, a quelque chose du design Apple, non ?

Sans doute. On avance aussi avec les références esthétiques de notre temps. Ce que je voulais pour elle, c’était l’exact opposé de Wall-E. Lui était un tracteur et elle une Porsche. Ainsi, je pensais pouvoir obtenir un maximum d’expressions différentes.

Lorsque l’on travaille pendant quatre ans sur un projet, comme c’est le cas pour Wall-E, ce n’est pas difficile de lâcher prise ?

Oui. Parce que vous ne pouvez pas faire quelque chose de parfait. Si vous vous regardez dans un miroir suffisamment longtemps, vous allez toujours voir quelque chose qui ne va pas. (rires) Pour un film, c’est la même chose. Et parce que le procédé de création est aussi long, parfois, nous le regardons trop longtemps. Sur Toy Story, nous avons failli supprimer la séquence avec les petits soldats car les gens dans notre compagnie se mettaient à rire du fait que nous l’avions regardé un nombre incalculable de fois. Il faut faire attention à ne pas devenir complaisant par rapport à ce que vous faite, au point d’en oublier l’effet que le film a sur des yeux neufs.

Pete Docter, Andrew Stanton et John Lasseter, trois fringants animateurs prennent la pose devant la salle de classe A113, de CalArts. L’université a vu passer nombre de futurs magiciens de chez Pixar. Ce pour quoi le chiffre A113 est l’un des eastereggs cachés dans TOUS les films Pixar.

Chaque nouveau film Pixar semble porter en lui un nouveau défi comme les poils des créatures de Monstres et Cie ou le traitement de l’eau pour Nemo. Y a-t-il une course au défi à relever chez vous ?

En 1990, quand je suis arrivé chez Pixar, nous tournions des spots publicitaires. Nous étions peut-être 12 ou 15 et nous ressortions toujours avec des idées que nous ne pouvions pas concrétiser, faute d’avoir la technologie adéquate. Pourtant, au lieu de laisser tomber, nous finissions toujours par y arriver, motivés par l’intime conviction que c’était ce qu’il y avait de mieux pour la pub. C’est quelque chose qui m’a toujours impressionné. Chez Pixar, l’idée a toujours été le moteur qui fait avancer la technologie. Nous ne nous sommes jamais dit que nous allions faire un film avec des créatures poilues, ou un autre avec de l’eau. Personne ne va travailler d’arrache pied si ce n’est pour une idée géniale. Donc c’est toujours l’idée d’abord. La contrainte technique, personne n’y pense. Et généralement, c’est une fois le film fini qu’on se dit « Hé, mais on a réussi à résoudre ça et ça. » Aujourd’hui, j’ai l’impression que l’on a atteint un niveau où l’on peut faire tout ce que l’on peut imaginer. Quand j’étais petit et que je voyais mon vélo sous la pluie, je me demandais s’il avait froid, s’il était triste. Et quand je voyais un train dans la vitrine d’un marchand de jouet, je m’imaginais souvent avec les petits bonhommes qui l’accompagnaient. J’étais totalement pris dans ces mondes. C’est ce que j’aime dans les médias que nous utilisons : la possibilité qu’il nous offre de créer ces univers.

Passons à la minute confession. Vous vous êtes mis à écrire Wall-E lorsque vous acheviez Nemo. Est-ce que vous avez reproduit le même schéma ici ?

Oui, je l’avoue. (rires) J’ai commencé à écrire un autre film. Mais ça n’a pas retardé Wall-E, je vous le promets. (il était en train d’écrire Toy Story 3).

On y était pour de vrai. No shit. 😉

Pixar Story : les débuts chaotiques d’un studio révolutionnaire

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