Plaire, aimer et courir vite : le désir des gens qui doutent

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Si vous avez manqué le début : Au hasard d’une déambulation rennaise, Jacques croise Arthur. Le premier, atteint du SIDA, ne veut pas se laisser aimer une dernière fois, le deuxième, amoureux pour la première fois, ne veut pas passer à côté du grand frisson.


Etrange phénomène que celui de la mémoire. Elle ne veut pas se souvenir du titre du nouveau film de Christophe Honoré. Coriace, elle essaye même de le remplacer par les titres d’albums d’un certain Miossec. Boire, Baiser, Brûler chantait-il. Ça ferait presque sens, après tout dans Plaire, aimer et courir vite – le juste titre -, on se vante de boire du chouchen, on baise pas mal et on brûle des clopes autant que la vie.

Nous sommes à l’aube des années 90. Pour restituer, le tabac n’est pas encore complètement tabou et le SIDA s’apprête à le devenir de moins en moins. Evacuons d’entrée la comparaison qui honore le réalisateur avant de l’agacer profondément : Plaire, aimer et courir vite partage son décor avec le Grand Prix de la précédente édition du Festival de Cannes, le remuant 120 battements par minute de Robin Campillo.

Mais la comparaison n’ira guère plus loin. Si le SIDA hante le cadre – dans les corps déshabillés, d’abord pour être aimés puis plus tard pour être examinés – Plaire, aimer et courir vite n’est pas un film tract et politique comme 120 battements par minute l’était. Son histoire première à l’écrin sensible et élégant se loge du côté de l’intime, à l’intérieur d’appartements parisiens et de chambres d’étudiant breton où chacun des plans cherchent à témoigner de la complexité des sentiments dans une époque plombée par la maladie.  

Pris par les sentiments

Il n’est presque question que de sentiments dans ce long métrage, d’un amour à deux vitesses, flambant neuf pour un jeune breton dénommé Arthur, étudiant en cinéma forcément volubile qu’incarne un Vincent Lacoste d’une fraîcheur irrésistible ; éprouvé pour Jacques, un écrivain à la trentaine bien passée « qui se prend encore pour un garçon ». Un rôle voué au départ à Louis Garrel, acteur (anciennement ?) fétiche du cinéaste, dont a hérité le beaucoup plus subtil Pierre Deladonchamps (César du meilleur espoir masculin pour L’Inconnu du Lac en 2014).

Le rennais interprété par Lacoste a toute la vie pour « monter à la capitale » et devenir ce qu’il a rêvassé toute son adolescence (critique ou cinéaste). Le parisien joué par Deladonchamps arrive au bout de la sienne. L’un apprendra d’ailleurs la maladie de l’autre lors d’une balade nocturne au ton volontairement léger, annonçant une relation tout en ombres et lumières. C’est là le premier talent de Christophe Honoré, qui émaille la mélancolie de son récit de traits d’humour bien maîtrisés.
Dans un dernier geste de survie, celui qui répond avec malice « je cours à ma perte » quand on lui demande ce qu’il fait dans la vie, va repousser la vie qui cogne de nouveau à la porte par la présence de ce Breton coriace en amour.

Derrière le romanesque de l’histoire d’amour, il y a toute la vie en train de se faire ou se défaire, tout ce qu’elle fantasme à 22 ans et tout ce qu’elle peine à fantasmer à 35 ans. D’aucuns trouveront sûrement que le Christophe Honoré de 2018 aligne toujours plus les poncifs d’un cinéma français qui s’écoute parler, ce cinéma à classer dans la catégorie des gens qui doutent que chante si bien Anne Sylvestre dans la bande-originale du film. Mais il ne s’agit plus ici de plaire, jamais Honoré n’a jamais paru si sincère, si rassemblé.

Plus harmonieux que la vie

Le cinéma d’Honoré est un paradis pour cinéphiles qui aiment penser que, parfois, les films sont plus harmonieux que la vie comme aimait à le dire Truffaut. Certains lui reprocheront de faire toujours le même film, oubliant qu’on aime souvent les cinéastes pour ça, pour ce film sans fin qui nous permet de retrouver nos premiers émois. Ce nouvel opus est moins directement inspiré des maîtres, même s’il subsiste une danse à plusieurs comme chez le maître nantais Jacques Demy, des amours compliqués comme chez François Truffaut et des appartements où on joue au chat et à la souris avec une certaine grâce comme chez le Jean-Luc Godard des débuts.

Une décennie est passée pour les amoureux des Chansons d’Amour, trois décennies ont filé à vitesse grand V sur la vie du cinéaste et Plaire, aimer et courir vite est le résultat de ce temps passé. La filmographie d’Honoré, et ce film en particulier, ont la force de provoquer des souvenirs quasi fantômes, vécus ou non, des réminiscences délicieuses. Des réminiscences cinéphiles : la première rencontre des amants a lieu dans une salle obscure devant La Leçon de Piano de Jane Campion, histoire folle d’un (r)éveil à la sensualité ; littéraires : les livres habillent les murs et se prêtent aux amis ; et enfin, elles sont de l’ordre du quotidien : on lit des lettres en cachette, on écoute Anne Sylvestre au radio K7 d’une vielle Citroën et on reste planté devant une cabine téléphonique à attendre un coup de fil qui ne viendra jamais.

Ici plus que dans n’importe quel film du réalisateur, il n’est plus question de badiner avec l’amour, mais de laisser une chance au flirt de devenir passion. La scène la plus plaisante en est d’ailleurs l’expression. Trois hommes sur un canapé, Lacoste au milieu exposant ses « grandes idées » avec son éloquence bien à lui, considérer la baise comme un « accélérateur de vie », et les visages perplexes de Deladonchamps malade et Podalydes abîmé, qui envient sûrement sa pensée, sa jeunesse et sa fougue.
A nous, dans l’ombre de la salle obscure d’envier ce tableau follement sensible et légèrement mélancolique qui dessine la fuite inéluctable d’un temps précieux.


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