De la photographie de mode qui a fait sa réputation aux portraits de célébrités d’hier et d’aujourd’hui, en passant par toute une série de travaux plus personnels et artistiques, Irving Penn fut l’un des grands maîtres de la photographie du XXe siècle. À l’occasion du centenaire de sa naissance, le Grand Palais, en collaboration avec le Metropolitan Museum de New York, lui rend hommage à travers une impressionnante rétrospective retraçant 70 ans de carrière. La première en France depuis sa mort.


Après des études de design auprès d’Alexey Brodovitch (le directeur artistique d’Harper’s Bazaar de 1934 à 1958), Irving Penn s’installe en 1938 à New York où il travaille en tant que graphiste, notamment pour les grands magasins Saks Fifth Avenue. C’est alors qu’Alexander Liberman, directeur artistique de Vogue, lui propose d’intégrer son équipe. Le début d’une histoire d’amour avec le magazine de mode américain qui durera toute sa carrière, de sa première couverture en 1943, une nature morte, aux 160 qui suivront.

 

Shootings de mode et portraits de stars

De retour de la guerre, alors qu’il reprend son travail à Vogue, Penn se voit confier la réalisation d’une série de portraits de célébrités qui lancera sa carrière de photographe. New York est alors en pleine effervescence artistique et le magazine de mode souhaite introduire la culture dans ses pages. Ainsi se succèdent sous l’objectif des grands noms des arts et de la littérature : Salvador Dalí, Marcel Duchamp, Georgia O’Keeffe, Igor Stravinsky, Martha Graham, Louis Armstrong, Walter Gropius, Alfred Hitchcock ou encore Truman Capote, qui connait alors le succès avec la publication de son premier roman, Les domaines hantés.
Mal à l’aise devant ses célèbres modèles, le jeune photographe décide de contraindre l’espace entre deux cloisons formant un angle particulièrement étroit. Un procédé aussi simple qu’audacieux qui donnent à ses portraits une puissance inhabituelle et qui marque les débuts du minimalisme qui sera sa signature tout au long de sa carrière.

 

Parallèlement, Irving Penn photographie la mode de son temps. Préférant le calme de son studio de la rue de Vaugirard aux mondanités des défilés, il voit défiler devant son célèbre fond gris neutre les grands mannequins des années 1950 : Jean Patchett, Mary Jane Russell, Dovima mais aussi Lisa Fonssagrives, une ancienne danseuse, qui deviendra sa femme. C’est notamment avec elle qu’il photographie en 1950 les collections des défilés parisiens, dont la publication assoit sa réputation en tant que photographe de mode. Séance après séance, le photographe impose son style résolument moderne, graphique et épuré, à mille lieues de l’opulence des mises en scène de ses confrères de l’époque.

 

Tout au long de sa carrière, parallèlement à la photographie de mode, Penn ne cessera de réaliser des portraits de tout ce que le XXe siècle compte de grands noms de la culture : de l’écrivaine Colette au peintre Picasso, du styliste Yves Saint-Laurent au cinéaste Ingmar Bergman, de l’actrice Nicole Kidman à l’architecte Zaha Hadid, du chorégraphe Alvin Ailey au musicien Miles Davis. Si ces portraits semblent plus classiques dans leur composition, ils ne perdent rien de leur saisissante rigueur et de leur remarquable force.

 

Chemins de traverse

À côté de ces deux piliers formant la colonne vertébrale de son travail, Irving Penn entreprend toute une série de travaux personnels très différents les uns des autres. Ainsi, en 1951, sur demande d’Edmonde Charles-Roux, qui travaille alors à l’édition française de Vogue, il entreprend une série consacrée aux « Petits métiers » en voie de disparition dans les rues de Paris, puis de Londres et New York. Parmi les 216 portraits qui forment ce corpus majeur, on croise pêle-mêle un vendeur de journaux, un boucher, un ramoneur, un charpentier, un maçon, un gardien de parking, un vendeur de hot-dogs… tous photographiés en pied devant le même fond neutre, avec leurs vêtements et leurs outils de travail (un projet de photographie sociologique qui n’est pas sans faire penser aux Hommes du XXe siècle d’August Sander).

 

Irving Penn parcourt également le monde. D’abord au Pérou, lorsqu’un shooting de mode pour Vogue l’amène à Lima et lui donne l’occasion de pousser seul jusqu’à la cité précolombienne de Cuzco où il fait défiler devant son objectif les habitants de la ville et des villages voisins (on parle de 2000 portraits réalisés en trois jours). Il y a en germe dans ces images tout ce qui fera l’intérêt de ses futurs portraits « ethnographiques », réalisés lors de ses voyages au Dahomey, en Papouasie Nouvelle-Guinée puis au Maroc, entre 1967 et 1971, notamment cette fascination – toute naturelle pour un photographe de mode – pour les habits traditionnels, les parures et les ornements.

 

Plusieurs autres séries « artistiques » ne susciteront pas, à l’époque de leur création, l’intérêt du public. Il en est ainsi de ses photographies de nu, pour lesquels il fait appel à des corps bien différents que ceux avec lesquels il a l’habitude de travailler pour la mode. De même, dans la continuité des natures mortes qu’il réalise pour la publicité (After-Dinner Games, Still Life with Watermelon), Penn entreprend de photographier, en très gros plan et avec une attention minutieuse pour les détails, des mégots de cigarettes et des détritus trouvés dans la rue, rebuts censés être les témoins indirects et symboliques de l’état du monde, mais dans lesquels le photographe trouve toutefois une forme de poésie.

 

Obstinément moderne par son esthétique graphique et dépouillée, le travail d’Irving Penn se révèle ici, à travers la multiplicité des chemins empruntés, comme l’œuvre magistrale d’un artiste dont l’écriture photographique a durablement marqué son temps. À défaut de pouvoir visiter l’exposition, l’imposant catalogue est le meilleur des remèdes.

 

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  • Expo : Irving Penn
  • Au Grand Palais Jusqu'au 29 janvier 2018
  • Copyrights : © Condé Nast / © The Irving Penn Foundation
  • Texte : Thomas Lapointe
  • Website : www.grandpalais.fr

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