Chaim Machlev

Une vague d’énergie qui traverse les corps, des mandalas aussi puissants que des incantations ancestrales… Pour Chaim Machlev, le tatouage est une expérience hautement spirituelle. Son parcours est passionnant autant que passionné.

Interview in english here.

Quel enfant étiez-vous ?

Je suis né et j’ai grandi à Tel Aviv, en Israël. J’ai emménagé à Berlin il y a cinq ans pour apprendre le tatouage. Mon enfance était plutôt normale. J’étais loin d’être le gamin le plus populaire de l’école. J’ai passé la plus grande partie de mon enfance devant mon ordinateur.

Je n’ai pas de bagage artistique, n’ai jamais rien créé (si ce n’est les quelques notes de musique que je grattais sur ma guitare), et encore moins quelque chose qui aurait eu un lien avec le dessin ou le tatouage.

A quoi ressemblait le premier tatouage que vous avez fait ?

J’ai fait une petite étoile de mer qui était plutôt pas mal d’ailleurs, sur une de mes amies assez sympa pour me laisser m’entraîner sur elle.

Mon deuxième tatouage était horrible en revanche. C’est marrant de parler de cette première approche du tatouage parce que, lorsque, pour la première fois, vous avez votre machine en main et que vous l’approchez de la peau de quelqu’un, vous ne savez pas trop où trouver la confiance pour vous lancer. Il faut se fier à son instinct.

Votre premier tatouage à vous, c’était quoi ?

En fait, je n’étais pas trop attiré par les tatouages avant de me décider à en avoir un. J’ai du mal à me l’expliquer moi-même.

Il y a pas mal de cercles sociaux où le tatouage est encore associé à la drogue, à la criminalité. C’est le cas dans mon pays natal, même si je dois dire qu’il y a de plus en plus de tatoués à Tel Aviv, ce qui ouvre le regard des gens.

Lorsque l’on franchit le cap de se faire tatouer pour la première fois, tous les préjugés tombent. On voit la beauté cachée dans la décision de modifier son corps. Puis, le délai qui vous sépare du second tatouage est plus court. C’est exactement pour cette raison que les non-tatoués perçoivent le tatouage comme addictif.

Je me suis fait faire mon premier tatouage il y a six ans, par Avi Vanunu, au studio Psycho, de Tel Aviv. Il a eu un impact majeur dans ma vie. J’ai trouvé dans la procédure quelque chose de super spirituel qui a changé ma vie.

Comment ça ?

Encore maintenant, j’essaie de comprendre. Mais je crois que, en abandonnant les a priori négatifs que j’avais sur les tatouages, je me suis débarrassé de beaucoup d’autres préjugés que la société considère comme inacceptable.

Au final, l’expérience du tatouage vous a transformé au point que vous avez changé de vie, en quittant Tel Aviv pour Berlin.

Oui. A un moment, je n’arrêtais pas de penser au tatouage. J’en rêvais la nuit. J’imaginais des lignes qui traversaient les corps de tous ceux que je croisais, en me disant que ce serait génial d’être le tatoueur qui déciderait que telles lignes iraient mieux avec tel corps. Je voulais dédier ma vie à changer la routine du corps.

A ce moment-là, j’étais project manager dans une société d’informatique. J’étais en charge de vingt-deux personnes, et j’avais une vie plutôt confortable, d’un point de vue matériel.

Comme ces pensées pour le tatouage ne me quittaient pas, j’ai décidé de me refaire tatouer afin de mieux comprendre le procédé. Après ça, c’était clair qu’il fallait que je prenne une décision.

Je suis parti me balader dans le désert. Au bout de cinq jours passés tout seul, j’avais pris ma décision : je devais devenir tatoueur pour comprendre le rapport philosophico-spirituel qui rend le tatouage aussi spécial.

Et vous êtes parti vivre à Berlin…

Je n’y étais encore jamais allé, mais j’avais un bon feeling. Ça me paraissait plus réaliste d’apprendre là-bas plutôt qu’en Israël. J’ai vendu tout ce que j’avais et j’ai atterri à Berlin à la recherche d’une porte ouverte…

Arriver à Berlin était facile. Trouver un endroit pour vivre et un shop qui veuille de moi a été très dur. J’ai fait du couchsurfing les trois premiers mois. Une fois que je me suis installé, j’ai cherché un shop. J’ai rencontré différentes personnes, différents artistes mais leurs réponses étaient toujours négatives. Je n’avais ni portfolio ni expérience du dessin, seulement ma motivation et de grandes espérances.

J’ai finalement trouvé un lieu qui m’a accordé une petite pièce dans l’arrière-boutique. J’ai pu m’entraîner sur des punks qui n’étaient pas trop regardants sur le rendu de leurs tatouages. Je pense que les propriétaires ne pensaient pas que je réussirais comme tatoueur. C’est ma détermination qui a joué en ma faveur.

Après deux mois de pratique, j’avais gagné en assurance avec les machines et je commençais à avoir une petite clientèle. Je me sentais comme connecté à une partie de mon subconscient, quelque chose d’ancien qui était en moi depuis des années.

Dans quelles conditions pratiquez-vous le tatouage ?

J’ai toujours eu du mal à tatouer devant des gens. Je pense que c’est un procédé très intime. L’expérience de se faire tatouer fait remonter un tas de sentiments : la douleur, la joie, la satisfaction, la confiance, l’espoir, l’amour, la haine. C’est pourquoi cette expérience se doit d’être aussi intime que possible.

Quel est le degré d’implication de vos clients dans leurs tatouages ?

Je crée mes designs en rapport avec la forme du corps de mes clients.

Je ne fais jamais de brouillon préalable car ce qui peut faire joli sur papier n’ira pas forcément sur un corps. De plus, la plupart de mes clients viennent de l’étranger.

J’ai un studio privé, situé dans Berlin, où je ne reçois qu’une seule personne par jour, et uniquement sur rendez-vous. Je ne crois pas que ce soit possible de tatouer plus d’une personne en une journée, surtout si le tatoueur essaie de vivre une expérience spirituelle avec son client et tente de créer quelque chose de positif, à deux.

Plus mon client est ouvert d’esprit, mieux c’est. Les créations que j’aime le plus sont celles que j’ai créé sur ceux qui sont arrivés sans avoir aucune idée de ce qu’ils voulaient, si ce n’est pour leur envie tenace de se faire tatouer par moi.

Comment définiriez-vous votre style comme artiste tatoueur ?

Je réalise beaucoup de tatouages à main levée, des lignes. Le processus de design est parfois plus long que le tatouage en lui-même.

C’est parfois même très difficile de trouver quelles lignes flottent mieux sur le corps, particulièrement lorsque l’on parle de dessins géométriques. Notre corps n’est pas symétrique. Essayer de poser un dessin symétrique sur une surface qui ne l’est pas, la plupart du temps, ça finit par ressembler à un sticker. Donc, en matière de designs géométriques, il faut que ce soit la taille parfaite, l’emplacement parfait, le mouvement parfait. Sinon, ça ne va pas le faire.

J’aimerais beaucoup expérimenter d’autres mediums, comme le dessin ou la sculpture, mais je n’ai pas le temps. Le tatouage me prend 14 heures par jour et je profite de chaque seconde.

Vous êtes totalement dévoué à votre art.

J’ai compris assez vite qu’il n’y avait pas d’autre manière d’apprendre le tatouage que de s’y consacrer entièrement.

J’ai choisi de détruire la barrière entre le client et moi afin de rendre l’expérience aussi intime et efficace que possible. Je ne tatoue jamais le même dessin deux fois. Je ne tatoue pas quelqu’un avec lequel je ne me sens aucune affinité et je crée tout avec mon client. Il faut qu’il soit actif pendant tout le processus.

Pour moi, le problème des milieux artistiques, c’est que beaucoup d’artistes aiment plus leur « titre » d’artiste qu’ils ne tentent de se réaliser en tant que tel, de chercher, de proposer, d’expérimenter. C’est pourtant un processus sans fin.

D’autres objectifs ?

N’ayant jamais reçu d’éducation artistique, je ne sais pas vraiment dessiner aussi efficacement que d’autres artistes tatoueurs. Je compense avec des designs créés par informatique que je réalise avec passion.

Mais j’aimerais beaucoup développer le dessin en faisant plus de motifs organiques, comme des animaux et des figures bouddhistes. Ces dessins fonctionnent extrêmement bien avec des motifs géométriques.

C’est difficile pour vous de chercher à définir votre propre style ?

Oui. Aussi bizarre et minimaliste qu’il puisse être, mon style est ce qu’il est. Je pourrais vous dire qu’il y a deux parts dans mes designs, comme dans ma personnalité. Je crée des lignes minimalistes pour faire plaisir au gamin qui est en moi, celui qui passait son temps derrière son ordi. Et je crée des mandalas très détaillés, pour satisfaire mon besoin de spiritualité.

Demain, tous tatoués ?

Je ne sais pas. Mais j’ai beaucoup de demandes de la part de personnes qui avaient peur de se faire tatouer avant. La plupart ont découvert mes tatouages sur le net et y ont vu davantage une forme d’art qu’un tatouage conventionnel. Ouvrir de plus en plus de monde au tatouage est ce qui me fait l’aimer toujours plus.

Quand on parle de tatouage, on s’imagine d’abord des crânes, des roses et des ancres de marine… C’est pourquoi c’est une nécessité de parler le plus possible de cette forme de tatouage moderne, indéfini, qui n’entre dans aucune catégorie. Aussi modernes soient-ils, ils sont très proches de l’origine du tatouage, et de son but. C’est ce que je voulais faire passer comme message avec cette interview : ouvrir autant d’yeux que possible sur la beauté du tatouage.

Le message est parfaitement passé.

Mon problème, c’est que je suis très timide. Une autre raison pour laquelle je donne des interviews c’est qu’il me semble qu’il y a certains éléments dans mon histoire auxquels les gens peuvent se rattacher.

Je sais comme c’est dur d’apprendre à tatouer. Mais c’est possible. Et ça n’a pas forcément à passer par un apprentissage pénible qui durera des années. Il s’agit plus de savoir à quel point on y tient et ce qu’on est prêt à sacrifier pour ça. Ce qui le cas des rêves à réaliser, en fait. Sauf que la plupart d’entre nous laissons tomber avant même d’avoir tenté quoi que ce soit.

Si j’ai réussi à devenir artiste tatoueur et que des gens viennent des quatre coins de la planète pour moi, c’est vraiment la preuve que l’on peut faire ce que l’on veut de sa vie. Il suffit de le rêver et de se battre pour ça. Après tout, si on ne se bat pour ses rêves, pour quoi est-ce qu’on se battrait ?

31 mai 2016 – Interview réalisée par mail par Christophe Chadefaud

Tattoo Trip, notre tour du monde des plus incroyables artistes tatoueurs, continue ici.
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  • Tattoo Trip #4 : Chaim Machlev, Berlin (Allemagne)
  • Son salon : DotsToLines
  • Sur Instagram : @dotstolines
  • Website : http://www.dotstolines.com

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