Quentin Tarantino : rencontre avec un cinémaniac

© Mark Seliger

 

Aujourd’hui Quentin Tarantino est à Cannes pour y présenter Once upon a time in Hollywood. La dernière fois, c’était en 2009, pour Inglourious Basterds. On y était aussi et on était allé lui en toucher deux mots. De ça, du western-spaghetti, de Clouzot et de son amour sans réserve pour le cinéma.

 

On s’attendait à un film de guerre et ça commence comme un western à la Alamo. Ça vous amuse de balader le spectateur ?

 

Quentin Tarantino : Oui (rires). C’est lié à mon amour du film de genre, j’avais toujours eu l’intention de mêler l’esprit du western – ou western-spaghetti – à l’ambiance visuelle de la Seconde Guerre mondiale. Mais il n’y a rien de malin là-dedans, il faut juste considérer le western-spaghetti comme un éclairage.
Je ne pense pas susciter de déception chez les spectateurs qui s’attendaient à un film de guerre, ce qui aurait pu être le cas si Inglourious Basterds débutait dans le Wyoming avec des cow-boys lancés à fond sur leurs montures. Du western, mon film n’en a que le feeling.

 

C’est la première fois que vous situez une intrigue dans un contexte historique réel. Cela a-t-il changé votre rapport à la violence présente dans tous vos films ?

 

C’est drôle parce que je ne saurais dire si cela a vraiment joué. Cela a certes eu de l’influence sur les situations et le scénario. Les scènes de scalp par exemple, elles existent dans les westerns ou même dans les films de Hell’s Angels, mais cette violence n’est pas liée au contexte historique de la guerre. Quand j’écris un scénario, c’est comme si j’explorais un territoire. Et il arrive des moments où tout un tas de routes apparaissent et que les personnages peuvent emprunter. À ce stade, il n’y a pas de barrage, mes personnages peuvent choisir toutes les voies, petites ou grandes, où ils se sentent bien, ce qui deviendra leur vérité, quelles qu’en soient les conséquences. Les personnages finissent par me guider eux-mêmes, et par principe, je ne leur mets pas de barrage.

Quand j’ai commencé l’écriture d’Inglourious Basterds, je me suis retrouvé face à un barrage qui était l’Histoire elle-même. Je m’étais préparé à accepter ce barrage, puis en réfléchissant je me suis dit : «Attends, mes personnages ne pensent pas eux-mêmes au fait d’être des figures historiques. Nous sommes ici et maintenant, et nul ne sait de quoi sera fait l’avenir. Et s’ils sont dans cette Histoire, cela signifie qu’ils ont le pouvoir d’en changer le cours.» Dont acte.

En ce qui concerne la violence liée à un contexte historique, je pense qu’il n’y a pas de moquerie dans mon film. Il y a de l’humour, mais je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose. J’ai vaguement ressenti que depuis vingt ou trente ans, la plupart des films sur la Seconde Guerre mondiale sont focalisés sur les victimes, et mettent en avant le message anti-guerre. Bien sûr, avec Inglourious Basterds, il ne s’agissait pas de faire un film pro-guerre, mais de revenir à l’esprit qui régnait avant le milieu des années 60, en imaginant un film d’aventures palpitant, sérieux, mais non dénué d’humour.

 

Que symbolise le personnage de Michael Fassbender, un critique de cinéma qui se transforme en soldat ?

 

Ce personnage n’est pas totalement désincarné. Sans qu’il en soit la transposition exacte, il peut faire penser à Graham Greene : l’homme débuta comme critique avant de s’engager dans les commandos.

 

 

Vos personnages principaux ont d’ailleurs tous un rapport avec l’industrie du cinéma. Pourquoi est-elle si présente ?

 

Une des choses intéressantes dans cette histoire était de pointer l’industrie cinématographique liée à la propagande nazie. Dans le film, il y a cette scène où Goebbels est présenté comme un patron de studio lors d’un dîner comme vous en voyez dans les films hollywoodiens : un boss entouré de stars et qui reçoit du monde à sa table en parlant de la première d’un film. Je voulais que ce soit un moment parodique, même si le sujet de la propagande nazie au cinéma reste un sujet très riche, dont je m’étonne qu’il n’ait pas fait l’objet de plus de films.

 

Ce rapport entre vos personnages et l’industrie du cinéma rappelle évidemment votre propre passion. Est-ce que le cinéma, comme pour certains de vos personnages, vous a sauvé la vie ?

 

Eh bien, j’aurais tendance à répondre oui ! Et je dirais même que le cinéma ne m’a pas sauvé la vie, il m’a donné une vie. Une vie pleine et entière. Si je n’avais pas été capable de travailler comme réalisateur, je serais probablement devenu critique ou écrivain. Et si cela n’aurait pas été totalement la vie espérée, j’aurais quand même été très heureux.
En fait, j’admire aussi les critiques – enfin les sérieux –, qui consacrent leur vie à l’étude du cinéma. Même s’ils ont le pouvoir de faire ou défaire les carrières, ils contribuent aussi à conserver de vieux films dans les mémoires. C’est une vie à laquelle je pourrais songer si je ne faisais plus ce que je fais aujourd’hui.

 

Du film d’arts martiaux hongkongais à la série B américaine, tous vos films semblent inspirés par un genre de cinéma particulier. Inglourious Basterds pourrait être votre film “européen”.

 

Quand j’ai fait un film sur la culture pulp, les gens qui m’ont parlé de cette culture ont donné le ton à mes personnages. C’est en les écoutant que j’ai pu les façonner. On fait toujours des comparaisons avec les films qu’on a vus, ou la musique qu’on a écoutée. Et pour Inglourious Basterds, j’ai plus travaillé avec des Allemands et des Français qu’avec des Américains, en m’appuyant sur leurs références européennes. Je trouve intéressant de s’approprier une culture de cette manière.

 

 

Et l’idée de mélanger dans un même film des références au western-spaghetti avec Henri-Georges Clouzot ou Leni Riefenstahl est plutôt inhabituelle.

 

J’aime structurer mes films en chapitres. En général, chaque chapitre est conçu dans un style particulier, qui contraste souvent avec les parties l’entourant. Il n’est pas toujours nécessaire de trancher les styles au point de faire un chapitre en noir et blanc, suivi d’autres dont je dirais : “Ça, c’est mon film japonais, celui-ci, mon film hongkongais, et celui-là, mon western-spaghetti.” Comme je vous disais tout à l’heure, c’est plus une question de feeling : la partie western-spaghetti doit cette appellation à l’emploi d’un thème musical de western célèbre. Cela contraste avec d’autres chapitres, comme le troisième qu’on pourrait appeler mon “film français”, où le quatrième qui faire référence à des films comme Les canons de Navarone où un type à la Trevor Howard briefe ses gars avant de les envoyer en mission.

 

Qu’aimiez-vous dans le Inglorious Bastards qu’Enzo Castellari a réalisé en 1977 ? Lui dit que votre film n’est pas du tout un remake.

 

C’est un film vraiment très marrant, avec une histoire terrible. À un moment, j’ai pensé en conserver la ligne générale en en changeant juste la fin. Mais ce n’est pas arrivé. Inglorious Bastards, j’adore ce titre ! Cela me rappelle les années avec mes potes du vidéoclub. À l’époque, on évoquait souvent le film et on se disait : “– Un jour, on fera un film avec une bande de gars qu’on enverra en mission – Oh, vous voulez faire votre Inglorious Bastards ? – Eh ouais !” (Rires.)

 

Dans le film, Brad Pitt dit : “Je crois que cela pourrait être mon chef- d’œuvre”. C’est ce que vous pensez d’Inglourious Basterds ?

 

C’était bien sûr un peu de la provocation (rires) ! Et je pourrais m’en sortir par une pirouette en prétendant qu’il s’agissait du meilleur dialogue qu’ait eu à dire Brad Pitt. Je pense cependant que c’est un film vraiment divertissant, et que de ce point de vue il me semble réussi. Mais je ne serai pas capable de le juger complètement avant un petit bout de temps. C’était la première fois à Cannes qu’il était montré public. Si, à ce stade, j’affirmais qu’il était mon meilleur film, je me tromperais sûrement.

 

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.