Le jour où… j’ai visité une maison hantée avec Guillermo Del Toro

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Guillermo Del Toro sur le tournage de Crimson Peak

Février 2018, Guillermo Del Toro remporte les Oscars du meilleur film et du meilleur réalisateur pour La forme de l’eau. Quatre ans plus tôt, le réalisateur mexicain nous offrait une visite guidée ultra détaillée du manoir hanté de Crimson Peak. On découvrait alors la méthode de travail d’un acharné, amoureux des fantômes. Retour sur le tournage, à Toronto, en 2014, entre monstres et merveilles.


Un manoir sombre, grandiose et décadent, posé au sommet d’une montagne rouge, dans le crachin neigeux de l’hiver anglais. C’est la première vision qu’a Guillermo Del Toro lorsqu’il s’attable à l’écriture de Crimson Peak. C’était en 2006. Ou peut-être en 2007. Il ne sait plus trop. En plus d’occuper ses jours, la passion du réalisateur mexicain pour son histoire de maison hantée a fini par prendre ses nuits en otage. « Je suis complètement obsédé par le film. Je ne dors pas bien. Je rêve du film. Je rêve des catastrophes qui pourraient nous tomber dessus. Je rêve aussi des solutions pour y remédier, parfois à temps, parfois deux jours trop tard. »
Quatre petites heures de sommeil par nuit et Del Toro est déjà de retour au front. Premier arrivé et souvent dernier parti du Studio Pinewood de Toronto, là même où il avait tourné son mastodonte robotique Pacific Rim.

 

Guillermo Del Toro sur le tournage de Crimson Peak

 

« C’est une maison qui respire, qui saigne… et qui n’oublie pas. »

Aujourd’hui, 18 mars 2014, Guillermo Del Toro s’est dégagé 45 minutes pour nous faire faire le tour du propriétaire de sa bâtisse, construite du sous-sol au grenier dans le plus grand plateau de cinéma d’Amérique du Nord. Et attention, il ne s’agit pas de l’un de ses décors d’ordinaire désarticulés avec une chambre par-ci et un bout de couloir par là-bas. Non. Ici, toutes les pièces communiquent entre elles pour mieux laisser infuser ce délicieux sentiment d’oppression.
« C’est une maison qui respire, qui saigne… et qui n’oublie pas. », prévient le réalisateur, à mesure que l’on gravit le grand escalier d’acajou mouchetés de feuilles mortes. « Je voulais que cette maison ait une personnalité, la filmer comme un monstre. Je rêverai de pouvoir y vivre. Non, sans rire, ça pourrait être ma maison. Regardez, même les fours de la cuisine fonctionnent ! »

 

Guillermo Del Toro sur le tournage de Crimson Peak

 

La chapelle Sixtine de l’horreur

Cet enchantement sinistre, témoin d’un style gothique en décrépitude, son architecte, le chef décorateur Tom Sanders, le considère comme la Chapelle Sixtine d’une carrière qui compte quand même Braveheart, Il faut sauver le soldat Ryan et Apocalypto, entre autres productions plutôt respectables. « C’est ce que j’ai fait de plus remarquable depuis Dracula, de Francis Ford Coppola. »
Bien entendu, Del Toro a tout supervisé, des 16 semaines et des 150 artisans nécessaires à sa construction, tout en déployant des trésors de trucs et astuces pour y balader sa caméra de façon organique, et créer des illusions d’optique. Objectif : utiliser le moins possible d’effets numériques et retrouver le sentiment d’un film en technicolor. Des couleurs très denses chères à l’esthétique d’un Mario Bava.

 

Guillermo Del Toro sur le tournage de Crimson Peak

 

« Plus la caméra s’enfonce dans la maison, plus on a l’impression qu’elle est grande. Maintenant, regardez en bas. » Du second palier, près d’une nurserie en ruine digne de L’orphelinat, Del Toro détaille comment il a pensé filmer d’ici afin de « créer un effet de loupe, comme si on observait un insecte au travers d’un microscope. » Pas mal, mais ce n’est rien en comparaison du tour de passe-passe que recèle le grand hall.
Sous un angle que seule une caméra installée sur une grue peut révéler, l’alignement des fenêtres en mosaïques, des arches en bois sculptés et des détails de la rampe d’escalier du premier étage dessinent une tête de mort parfaite, en trois dimensions. « Même lorsque personne n’est présent dans le cadre, vous retrouvez toujours une forme humaine. » Guillermo Del Toro, ce grand illusionniste.

 

Guillermo Del Toro sur le tournage de Crimson Peak

 

« Ce qu’il y a de plus effrayant dans la vie, ce sont les vivants. »

Sur les murs fissurés, les effets de peinture craquelée laissent apparaitre des veines ruisselantes de sang, tandis que deux motifs, disséminés dans les tapisseries et les sols, se disputent la vedette : la mite et le papillon. « Une métaphore représentant le personnage d’Edith que joue Mia Wasikowska », précise Guillermo Del Toro. Il fait bien. Subjugué par les décors, on en aurait presque oublié les véritables maîtres des lieux.
« Si je fais bien mon boulot, vous devriez avoir plus à craindre des vivants que d’autres choses dans Crimson Peak… J’ai toujours trouvé que ce qu’il y a de plus effrayant dans la vie, ce sont les vivants. », se marre le réalisateur qui croit dur comme fer aux fantômes. Aux OVNI, itou, pour info.

 

Guillermo Del Toro sur le tournage de Crimson Peak

 

Une romance gothique qui vire au cauchemar

Mais point d’alien ici. Crimson Peak prend sa source dans une romance gothique qui vire au cauchemar éveillé. A l’aube de l’ère industrielle, Edith Cushing (Mia Wasikowska, donc), jeune écrivaine américaine, tombe amoureuse d’un séduisant lord anglais, Sir Thomas Sharpe (Tom Hiddleston). Un mariage plus tard et ils quittent Buffalo, Massachussetts, pour convoler en justes noces jusqu’à Allerdale, le manoir des Sharpe, en Angleterre.
Là-bas les attend la sœur adorée de monsieur, Lady Lucille Sharpe (Jessica Chastain), dont la relation tortueuse avec son frère ne va pas faciliter l’intégration d’Edith, tout comme les secrets familiaux qui imprègnent les murs de ce lieu de damnation. Le rêve de toute jeune fille en fleur, en somme.

 

Guillermo Del Toro sur le tournage de Crimson Peak

 

Scène de la bile conjugale

En ce vingt-sixième jours de tournage (sur 69 au total), il semble que le manoir ait eu raison de la santé de Mia Wasikowska. A moins que ce ne soit autre chose… Il y a quelque chose de fantomatique à la voir tituber dans sa robe de mousseline blanche. Heureusement, Charlie Hunnam, qui incarne le bon Dr. Alan McMichael, est là pour la porter au pied de l’escalier du grand hall. « Nous serons bientôt parti. Il faut que je vous trouve un manteau. », lui murmure-t-il. « A ce que je vois, Docteur, vous prenez les choses un peu trop à cœur. » Jessica Chastain rejoint le centre du hall dans une robe de chambre émeraude dévoilant une épaule. Tom Hiddleston est à sa suite. Hunnam n’est pas homme à se laisser intimider. « Elle est épuisée. Elle montre des signes d’anémie. Je la conduis à l’hôpital. » « Ce ne sera pas nécessaire. », soupire Jessica Chastain comme pour souligner l’évidence : ils n’iront nulle part. « Je crains que si, insiste Hunnam. Vous l’avez empoisonné. Je sais tout… » Il déplie un journal de sa poche pour le tendre à Wasikowska, qui se retient à la balustrade. « Edith, regardez en première page : Lady Beatrice Sharpe, assassinée dans sa baignoire d’un coup tellement violent qu’il lui a quasiment fendu le crane en deux. Aucun suspect ne fut arrêté. Seuls les enfants étaient dans la maison. »

 

Guillermo Del Toro sur le tournage de Crimson Peak

 

Derrière le stéthoscope du médecin de McMichael bat le cœur d’un détective passionné des écrits de Conan Doyle. D’ailleurs, pour se mettre à la page, Charlie Hunnam s’est mis au défi de lire l’intégrale de Sherlock Holmes avant la fin du tournage. Mia Wachikowska lève sur Tom Hiddelston des yeux de dégoût. « C’était vous ? Vous avez fait ça ? » Mais Hunnam reprend. « Sir Thomas, vous n’aviez que douze ans à l’époque. Après avoir été interrogé par la police, on vous a envoyé en internat. Pour ce qui est de Lucille, alors âgée de quatorze ans, son histoire est moins claire. Partie étudier dans un couvent en Suisse, a-t-on dit. Mais je suspecte un autre type d’institution… » C’en est trop. Courroucée, Jessica Chastain se tourne vers son frère. « Qu’est-ce que tu attends ? » « Edith et moi partons. » Charlie Hunnam reprend Mia Wasikowska par l’épaule et tourne le dos à la fratrie suspecte. Fatale erreur pour Hunnam qui voit s’abattre dans son dos le poignard de Jessica Chastain.

 

Guillermo Del Toro sur le tournage de Crimson Peak

 

Les joies du spoiler

Mais… Une petite minute… Charlie Hunnam ne viendrait pas de nous lâcher un bon gros spoiler l’air de rien ? « Vous avez entendu la version de McMichael. Mais vous avez encore beaucoup à apprendre du point de vue de mon personnage… » Enigmatique, Tom Hiddleston a des manières de gentleman. Qu’il ne soit pas le premier choix de Guillermo Del Toro n’a jamais été un secret. Benedict Cumberbatch devait incarner le lord anglais.
« Guillermo m’a contacté en août 2013. Il a été très honnête, m’a expliqué que Benedict s’était désisté et qu’il réécrirait le script en l’adaptant pour moi. Ce qu’il a fait. » Une anecdote révélatrice de la méthode Del Toro. Le bourreau de travail qui monte aussi son film au fur et à mesure afin de s’assurer qu’il ne lui manque pas un plan, réajuste son script en permanence. Trois fois par semaine, les comédiens ont droit à une version corrigée. « Le script ? On en est à la 40ème version, je crois. », acquiesce Mia Wachikowska.

 

Guillermo Del Toro sur le tournage de Crimson Peak

 

« Souvent, Guillermo plaisante sur le plateau « Mais qui a pondu ce script ? Crame-le ! », poursuit Tom Hiddleston. Guillermo veut que l’on tende vers ce qui nous semble plus naturel. Il fait confiance aux gens avec lesquels il travaille. » Hiddleston dresse le portrait du réalisateur le plus passionné qu’il ait jamais rencontré. « Sa passion n’a pas de limite. C’est contagieux. »
Un discours qui sera repris en cœur toute la journée. On n’a pas l’air malheureux dans la team Del Toro. « Ses équipes le suivraient sur un champ de bataille s’il le fallait, reprend Hiddleston. Il est gentil, attentionné et a le respect de tous ici car, en plus de la réalisation, l’écriture et la conception du film, il est capable de faire le travail de tout le monde ici. C’est la passion d’une vie. » Ce que le sourire de Del Toro semble confirmer. « En tant que réalisateur, vous avez une centaine de personnes qui vous pose une centaine de questions toute la journée. Ca ne s’arrête jamais. Mais j’adore ça. C’est le meilleur métier du monde. » Amen.

 

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Collectionneur d’images qui aime l’amour et les zombies. GPS vivant. Regarde généralement où il met les pieds, même s'il a souvent la tête dans les nuages. Cinélover adorateur de merveilleux. Aime aussi ranger sa chambre, les feux d’artifice, Woodstock et grimper le Machu Picchu. Et pas nécessairement dans cet ordre.

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