SMILF, maman mode d’emploi (ou pas)

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Si vous avez manqué le début : Dans un quartier populaire de Boston, Bridgette, mère célibataire d’un petit garçon, doit apprendre à jongler entre petits boulots, auditions ratées, vie sexuelle inexistante et une mère un peu trop envahissante.

C’est la révélation de ce début d’année. Avec la série SMILF, adaptée de son court-métrage récompensé en 2015 à Sundance, l’actrice-scénariste-réalisatrice Frankie Shaw s’inspire de son propre parcours de mère célibataire et d’actrice fauchée et signe une comédie douce-amère qui lui a valu deux nominations aux derniers Golden Globes.

SMILF, c’est un acronyme qui en anglais désigne une « mère célibataire qu’on se taperait bien ». Et c’est comme ça que se définit, ou plutôt qu’aimerait se définir Bridgette, dont la sexualité est, depuis la naissance de son fils, quasi-inexistante. Frankie Shaw ne fait pas dans la dentelle et annonce le ton dès le titre : sa série sera bordélique, drôle, parfois trash, avec ses hauts et ses bas, à l’image de la vie. Dans le rôle de l’héroïne imparfaite et pourtant terriblement attachante, la show-runneuse aborde des thèmes qu’on ne voit que trop rarement à la télé américaine et ose parler frontalement du statut de mère célibataire. Des combats, des frustrations et des renoncements qu’il implique, mais aussi du regard que la société porte alors sur vous.
Frankie Show ne ménage pas son personnage et n’hésite pas à la montrer, prise d’une crise de boulimie, laisser son fils seul et endormi pour finir par ramener, en plus du paquet de bonbons, un garçon trouvé sur place. Il lui faudra alors camoufler son fils sous une pile de vêtements pour occuper le seul lit de l’appartement avec son compagnon d’une nuit. Derrière son humour grinçant et provocateur, SMILF émeut par la justesse de ses situations. La série en profite pour faire passer un message fort sur la situation économique des Etats-Unis où l’écart entre riches et pauvres ne fait que se creuser, créant une classe moyenne de plus en plus en marge du système.

Savoir s’entourer

Afin de parfaire son univers, Frankie Shaw a fait appel à une poignée d’actrices qui incarnent à merveille cet entre-deux où l’humour le dispute à la mélancolie. Il y a d’abord Connie Britton (Friday Night Lights, Nashville), parfaite dans les habits d’Ally, une mère de famille bourgeoise, esseulée et un rien cyclothymique, qui hésite entre le yoga et la junk food. Puis Raven Goodwin qui incarne Eliza, la meilleure amie de Bridgette, une afro-américaine aux formes généreuses qui s’offre au regard des internautes fétichistes en train de dévorer paquets de chips et pots de crèmes glacées.
Enfin, il y a surtout Rosie O’Donnell. Connue aux Etats-Unis pour son talk-show (précurseur de celui d’Ellen DeGeneres), on l’a récemment vu dans When We Rise ou Mom, Frankie Shaw lui offre un rôle à la (dé)mesure de son talent. Mère de famille envahissante et paumée, en proie à des manies absurdes (elle voue une passion aux jeux à gratter et écoute en boucle Les Cendres d’Angela dans son lit), elle se révèle poignante d’épisode en épisode, en proie à une profonde dépression. 

 

 

Cinéphilie chronique

Frankie Show nous fait également partager son amour du cinéma avec SMILF. L’épisode 5, pastiche assumé de Cours, Lola, cours de Tom Tykwer, reprend la structure en trois histoires alternatives du film, tandis que Bridgette court en accéléré sur son gimmick musical.
Plus encore, la cinéphilie de Show vient asséner un coup de massue à l’indéboulonnable Woody Allen dans le dernier épisode de la saison. Ainsi, le générique habituel de SMILF laisse place à un générique en lettres blanches sur fond noir reprenant la même typographie que ceux du cinéaste, tandis que résonne le « Rhapsody in Blue » de Gershwin, celui-là même qui ouvre Manhattan (1979). Et de quoi est-il question dans cet épisode ? D’un père qui agresse sexuellement sa fille… Oups ! Pas besoin de citer le nom du réalisateur, quelques indices auront suffi pour tailler un costume à celui que l’actualité vient (enfin) de rattraper. Dès lors, la citation qui ouvrait l’épisode (« Le cœur veut ce qu’il veut. Il n’y a pas de logique à ce genre de chose ») apparait dans toute sa cruauté. La boucle est bouclée.

Avec SMILF, version romancée de son parcours de mère célibataire, Frankie Shaw a su créer une comédie à l’humeur sans cesse changeante, portée par une galerie de personnages aussi déraisonnables qu’attachants. Et la jeune femme, rejoignant notamment Jill Soloway (Transparent), Pamela Adlon (Better Things), Issa Rae (Insecure) et Rachel Bloom (Crazy Ex-Girlfriend), entre dans le cercle plus si fermé que ça des créatrices-interprètes qui viennent secouer le cocotier d’une télévision américaine parfois trop idéaliste.


Top Tw3ets

 


 

SMILF▪ Créée par Frankie Shaw ▪ Avec Frankie Shaw, Rosie O’Donnell, Connie Britton, Raven Goodwin … ▪ Diffusée sur Canal + ▪ 8 épisodes (30 minutes)

 

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Bandit des grands chemins, monteur de meubles IKEA à ses heures perdues, ayant un penchant pour les dames d’un certain âge (Meryl, Susan, Maggie, Julianne, je vous aime). Le ciné, la photo et l’art, voilà les trois choses qui font tourner mon monde, sans lesquelles j’aurais quelques difficultés à me lever le matin. « Les meilleurs films sont comme des rêves qu’on n’est pas sûr d’avoir faits ». À bon entendeur.

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